Littérature et psychiatrie : les fractures de la plume et de l'esprit

Publié le 23 juin 2017

Sami Richa
Dr Sami Richa

Le lien entre maladie mentale et créativité est si fréquent en littérature que l’on pourrait presque se hasarder à affirmer « on ne peut être un grand génie littéraire sans délirer un peu ». Deux grands écrivains (un romancier et un poète) du XIXè siècle, ont été évoqués lors du symposium « Littérature et psychiatrie » parrainé par la Société Médico-Psychologique.

Dans un premier temps, Marc Masson a proposé une analyse d'« Anna Karénine », le célèbre roman écrit par Léon Tolstoï entre mars 1873 et 1874, en huit parties. On y relève bon nombre d’hypothèses psychopathologiques sur le personnage principal, Anna : tempérament affectif, vécu coupable et honteux de la relation adultérine objet du roman, dépendance affective et vécu abandonnique, tendance à développer des idées de jalousie, douleur morale intense, idées noires, cauchemars, instabilité émotionnelle et finalement suicide abouti.

Ainsi, plusieurs diagnostics actuels ont été évoqués pour le personnage d’Anna Karénine : dépression mélancolique, dépendance aux opiacés, personnalité borderline, voire même délire sensitif de Kretschmer. Marc Masson préfère y voir une description de la mélancolie amoureuse telle qu’elle fut décrite dès le XVIIè siècle par Robert Burton, dans sa désormais célèbre, Anatomie de la mélancolie.

Marc Masson fait ensuite l’hypothèse que Tolstoï a pu plus ou moins consciemment se décrire dans la psychologie d’Anna. En 1877, il avait connu lui-même une période d’abattement avec des idées suicidaires. La psychologie de Tolstoï a intrigué Césare Lombroso, psychiatre et médecin légiste en 1897, qui s’intéressa à son cas, qui alla même le rencontrer.
Le « cas de Tolstoï » a aussi été étudié par un psychiatre français, Maurice Dide, au début du XXè siècle. Dide situait Tolstoï dans la catégorie de paranoïa, les idéalistes passionnés, à l’instar de Jean-Jacques Rousseau.

Dans une remarquable conférence sur « Aurélia ou la maladie de Gérard de Nerval » Florence Delay, de l’Académie française, et fille du célèbre psychiatre Jean Delay, commença par rappeler que le 26 janvier 1855, le corps de Gérard de Nerval est retrouvé pendu, avec en poche les derniers feuillets d’Aurélia.

En proie à une sévère maladie bipolaire, Gérard de Nerval multipliait les séjours en clinique (notamment dans la célèbre maison de santé du Docteur Blanche) pour des accès d’exaltation ou de dépression. A 33 ans, en février 1841, il déclare le premier accès de psychose maniaco-dépressive.
« La répétition des onirismes hallucinatoires caractérise la maladie de Gérard de Nerval », affirmait Jean Delay qui lui a consacré plusieurs écrits.

Pour Florence Delay, Il y a chez Nerval une forme d’héroïsme car quand il est lucide, il met toute sa force pour repartir et recommencer comme si de rien n’était.

Léon Tolstoï ou Gérard de Nerval nous rappellent que de grands génies, littéraires ici, peuvent être touchés par des maladies psychiques ou des désordres psychologiques qui viennent colorer sans l’entraver totalement leur processus créatif.

Dr Sami Richa

Revoir la conférence " Littérature et psychiatrie " du Congrès 2017

 

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