Le syndrome #MeToo : libération de la parole des femmes ou piège médiatique ?

vendredi 17 novembre 2017

Dans le contexte actuel où de nombreuses victimes de harcèlement sexuel osent prendre la parole, publient des ouvrages et incitent les autres victimes à s’exprimer à leur tour, le sujet omniprésent dans les média (notamment sur les réseaux sociaux avec les groupes #MeToo et #BalanceTonPorc) a-t-il un impact négatif ou positif sur les victimes ?

Une interview du Dr David Gourion par L'Encéphale online

Le syndrome #MeToo : libération de la parole des femmes ou piège médiatique ?

 

Le sujet omniprésent dans les média (notamment sur les réseaux sociaux avec les groupes #MeToo et #BalanceTonPorc) a-t-il un impact négatif ou positif sur les victimes ?

C’est une question plus que complexe qui se situe à la croisée d’enjeux multiples. Des enjeux d’une part sociétaux avec ce moment particulier de l’histoire que l’on pourrait nommer « libération 2.0 de la parole des femmes ». D’autre part des enjeux éthiques, juridiques, déontologiques et psychiques. À ce titre, la place du psychiatre est centrale : nous sommes convoqués par ce débat et nous ne pouvons pas nous dérober.

Pour répondre plus précisément à votre question, je crois qu’il n’y a pas de réponse univoque : certaines patientes se sont senties très soulagées et déculpabilisées (« je ne suis pas seule », « moi aussi je peux m’exprimer sans honte »), d’autres le vivent comme des agressions à répétition. Dans ce deuxième cas, je pense à une patiente qui me disait qu’elle réactivait des reviviscences de ses propres scènes traumatiques d’agression à chaque fois que l’actualité évoque cette thématique.

C’est en tout cas l’occasion de discussions avec ces personnes (qui d’ailleurs ne sont pas que des femmes), qui permettent parfois l’émergence de secrets jusque-là bien gardés.

Ces témoignages facilitent-ils la prise de décision d’entamer une démarche ?

Les chiffres montrent une augmentation de 30% des dépôts de plainte en gendarmerie depuis ce phénomène. Ce chiffre est considérable, il porte en lui la réponse à votre question.
Je pense que le fait que des personnalités publiques fortes (actrices, journalistes…) auxquelles les femmes puissent s’identifier aient pris le risque de dévoiler leur propre intimité est un signal extrêmement fort. Une autre patiente me disait après avoir vu l’émission récente de France Télévision sur Flavie Flament : « cette femme montre que ce n’est pas parce que l’on a été violée que l’on est faible ; on peut se reconstruire et réussir »).
À ce titre, le film « La Consolation » tiré du livre de Flavie Flament sur son viol par le photographe David Hamilton apporte un regard tout particulier (visible en Replay sur France Télévision).

L’actualité peut-elle être un élément déclencheur chez certaines personnes souffrant d’amnésie traumatique ?

Oui, bien entendu ; les flash-backs du PTSD sont réactivés par des stimuli qui ont parfois un lien en apparence très distant avec le facteur traumatique initial. Parfois simplement une odeur, une texture, un nom… De la même façon, l’évocation de faits similaires dans les médias est en soi un stimulus suffisant pour déclencher le processus de réactivation mnésique et les troubles émotionnels violents qui l’accompagnent.

Recommanderiez-vous la prise de parole sur les réseaux comme outil thérapeutique ?

D’une part, je pense que le terme « outil thérapeutique » ne doit pas être galvaudé : un tweet n’est pas l’équivalent d’une thérapie ! D’autre part, je crois que ce n’est pas le rôle d’un médecin que de recommander ou de ne pas recommander la prise de parole sur les médias : cela ne concerne que la personne individuellement et nous n’avons pas je crois à interférer avec sa liberté de le faire ou de ne pas le faire.
Si une patiente me dit qu’elle veut le faire et qu’elle pense que cela lui fera du bien, je ne me vois pas le lui déconseiller ; simplement je la mettrai en garde sur le fait que les réseaux sociaux sont des outils puissants mais aussi parfois féroces, et qu’elles doivent se préparer au fait de recevoir des commentaires encourageants mais aussi des critiques désagréables voire dégradantes par des internautes anonymes.

David Gourion

Dr David Gourion