Politique et dépression en Tunisie

lundi 18 décembre 2017

Nous assistons aujourd’hui à un formidable mouvement révolutionnaire, une conscience collective nouvelle et une multitude de fronts de résistance… Nous sommes portés à croire que de plus en plus de gens ont du mal à trouver leurs repères et que l’horloge de nos jugements semble être déréglée !  

Rym Ghachem1, Azza Attia2, Olfa Moula3
Service Pinel Hôpital Razi, Tunis, Tunisie
1 Chef de service de psychiatrie
2 Interne service de psychiatrie
3 Assistante hospitalo universitaire

Un couple se trouve arrêté en septembre 2015 : la fille violée et accusée d’atteinte aux mœurs. Ce n’est que grâce à la société civile qu’elle pourra reconquérir sa dignité, avoir gain de cause et voir ses violeurs arrêtés et condamnés. Un film projeté actuellement en France « la belle et la meute » reprend l’histoire vécue par Myriam, la victime.

En octobre 2017, un couple « illégitime » est arrêté pour un « baiser » et la loi les condamne à des peines de prison. Cette affaire a mis le pays dans un désarroi inégalable.

Un couple tunisien tué par un islamiste radical dans une boite de nuit devient, lui, « coupable » de s’être rendu dans cette boite et sa famille se doit de justifier ses croyances !

La justice n’est plus l’objet de respect, puisque les agents de police, considérés comme auxiliaires de justice, sont amenés à « justifier » le fait de demander les papiers d’identité d’un citoyen et risquent d’être violentés par cette personne !

Quand une fille violée se voit obligée d’épouser son violeur et de vivre avec son agresseur sa vie durant. Fort heureusement, cette loi a été abolie et, grâce à la société civile et surtout aux femmes du pays, cela n’est plus possible en 2017.

Enfin, que peut-on attendre d’une ère qui nait suite à une pulsion de mort ?

En effet, le 14 janvier est survenue après une immolation, une mort atroce et une agonie terrible. A quoi peut-il donner naissance mis à part à des mensonges, à une fausse histoire et à des silences complices ?

L’impensable est possible et l’impossible devient pensable !

Nous sommes passés de l’aliénation culturelle à l’aliénation mentale.

Nous sommes certes égaux en droits mais les différences entre nous sont nombreuses et souvent on ne se reconnait pas dans ce qu’on appelle le peuple tunisien. On semble trainer jusqu'à maintenant les vestiges du colonialisme et de la soumission.

Néanmoins nous avons vu beaucoup de changements durant ces sept années. En effet, il y a eu création et reconnaissance de tout un champ de psychothérapies :

  • En 2011, on a créé un Diplôme universitaire des thérapies cognitives et comportementales
  • En 2012, un certificat d’étude complémentaire de thérapies brèves comprenant l’EMDR, l’hypnose, le mindfulness, les psychothérapies dynamiques brèves et la thérapie interpersonnelle.

Tous ces enseignements sont dispensés dans les quatre facultés tunisiennes de médecine.

On peut en déduire que la parole a été libérée. Bien que, honnêtement, avant 2010, au niveau scientifique, nous n’avions jamais subi de censure mais peut-être nous sommes-nous auto censurés ?

Nous pouvons relever, notamment, le fait que depuis 2011 il y a eu une explosion au niveau associatif et que les associations ont pu amener des formateurs étrangers qui nous ont permis de faire connaitre ces différentes formations. Cette hypothèse est la plus probable.

Peut-on dire que le tunisien est plus déprimé qu’avant 2011 ?

Non ; l’enquête faite en 2015 ne montre pas une augmentation de la dépression ni de l’anxiété. En effet cette étude, où l'on a reproduit en partie l’enquête « santé mentale : image et réalité », réalisée en 2005, pour préciser l’évolution de la prévalence des troubles mentaux en Tunisie. La méthode consiste en une enquête de type transversale descriptive sur un échantillon de 300 personnes représentatif du gouvernorat de l’Ariana. Le matériel utilisé pour le repérage des troubles mentaux était le MINI.
La prévalence d’au moins un trouble psychiatrique était de 52 %. Par rapport à 2005, une légère baisse a été observée pour les troubles dépressifs (35 % vs 31 %) et les troubles anxieux (de 37 % à 33 %). L’augmentation de la prévalence a été discrète pour les conduites addictives et plus importante pour les syndromes psychotiques et le risque suicidaire[1].

Néanmoins, à l’hôpital, au niveau des consultants, il est clair qu’il y a eu une augmentation nette des consultants et surtout de la dépression et de l’anxiété et en particulier des états de stress post traumatique[2]. Cette augmentation concerne les femmes. Le ratio sexe s’est inversé et nous retrouvons plus de femmes qui consultent que les hommes à partir de 2011.

D’ailleurs après chaque attentat (Bardo 2014, Sousse 2015, et encore Bardo 2017) on relève tout de suite une augmentation des consultantes à l’hôpital et dans le privé[4]. Ceci pourrait s’expliquer par le fait que la femme, qui est un pilier en Tunisie, a peur de perdre les acquis du code du statut personnel de 1956. On peut d’ailleurs remarquer l’impact de la société civile, faite à 80% de femmes, qui a combattu en Août 2013 pour mettre dans sa constitution l’Egalite des droits entre femmes et hommes, et qu'aujourd’hui on en arrive à la déclaration du Président qui va plus loin en demandant l’égalité en héritage (chose contraire a la religion).

La vente des antidépresseurs et des anxiolytiques a aussi explosé depuis 2011. La crise économique est à son apogée. Le pays est très endetté et l’incertitude guette nos jeunes qui n’ont qu’un objectif : partir de l’autre côté de la Méditerranée d’une manière ou d’une autre.

En 2017, 2 500 ingénieurs sont partis. Dans le secteur de la médecine, l’exode se poursuit vers l’Europe d’une manière continue puisque, même un ancien ministre de la santé publique se retrouve en France et qu’un ancien doyen de la Faculté de médecine s’est dirigé vers le Canada.

Pourquoi notre élite aurait-elle besoin d’un ailleurs ? Certainement par peur de l’avenir, étant données les difficultés économiques du pays, le manque de potentiel et l’incertitude de la croissance et du développement. Sans parler de ces jeunes qui partent même « vers la mort » pour avoir une vie meilleure de l’autre coté de la méditerranée.

Peut-on dire alors que la politique peut retentir sur l’humeur?

Oui évidemment ! A ce moment, le tunisien s’est réapproprié son pays, il est devenu acteur du changement. Il était dans la rue tous les jours au Bardo devant l’Assemblée Nationale pour faire changer le gouvernement, et il a eu gain de cause. Désormais, on peut changer des articles de loi grâce aux mouvements sociaux et à la libération de la parole. Il est certain qu’on est passés d’une position passive à celle de protagoniste de notre vie comme le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Notons aussi que les conduites addictives ont aussi augmenté de façon significative[1].

Le suicide a considérablement augmenté[4]. Un cas de suicide par jour en Tunisie était déclaré durant l’année 2015, soit 365 au total. Ce triste bilan est quasiment le double de ce qui était signalé avant la révolution. Kairouan, Gafsa et Bizerte sont les trois premières régions concernées. La tranche d’âge 20-39 ans est la plus affectée. La pendaison vient au premier rang des moyens adoptés (58.63%), suivie de l’immolation (15.89%).

Pourquoi ? Comment faire face à ce fléau ?

L’acte fondateur de la révolution tunisienne est un suicide. L’immolation que s’est infligée Mohamed Bouaziziest, l’équivalent de l’effet Werther, a eu des répercutions sur ceux qui se sont reconnus dans l’impasse existentielle du jeune vendeur ambulant. Car depuis 2011, les immolations, comme actes de protestation politique couplés à une résignation à la mort, se succèdent inlassablement, tout en semblant se nourrir les unes des autres. Cette forme particulière de suicide, spectaculaire, publique et profondément politique, ne doit toutefois pas faire de l’ombre au suicide « ordinaire », isolé de l’espace public. Sa récurrence et donc sa répétitivité, le suicide par pendaison ou par empoisonnement ravit pourtant de plus en plus de vies à la jeunesse tunisienne. On ne peut pas oublier la répercussion des média qui aujourd'hui libérés sont en train de diffuser à longueur de journée des nouvelles, bonnes ou mauvaises, mais sans vraiment les vérifier.

Les réseaux sociaux sont aussi le lien et lieu de tout et n'importe quoi.

Le constat est clair : le suicide, « abouti » ou seulement tenté, véritable fléau qui pèse sur le climat social tunisien, continue de se répandre comme une traînée de poudre cinq ans après la révolution.

« Le suicide est un fait social », répète le sociologue Mohamed Kerrou, citant Emile Durkheim. Il coupe court d’emblée aux explications par trop psychologisantes qui omettraient d’inclure le suicidant dans son environnement social, un environnement qu’il ne choisit pas puisqu’il s’impose à lui. S’il met également en garde contre les interprétations déterministes considérant le suicide comme phénomène social incontrôlable, Kerrou s’interroge sur le rôle joué par la société dans la production de tant de suicidés.
Exclus par la société, ils seraient «porteurs d’une protestation» dont l’expression aboutit à un «suicide réactionnel». Le cas de Bouazizi serait en outre « anomique » en ce qu’il reflète l’incapacité de la société, devenue dérégulée et dérégulatrice, à doter les individus d’un pouvoir de limitation de leurs désirs individuels.
 
S’agit-il, dès lors, d’un phénomène qui se cristallise d’une manière nouvelle autour, notamment, des échecs de la révolution en matière de justice sociale ? C’est à craindre, car « nous assistons de plus en plus à des immolations survenant suite aux conflits entre le suicidant et le représentant du pouvoir public, à l’image du suicide de Bouazizi», explique Fatma Charfi, présidente du Comité technique de lutte contre le suicide. Or, pour Kerrou, l’immolation, « acte politique par excellence, n’existe politiquement que quand il est médiatisé ». Et n’est médiatisé que lorsqu’il est spectaculairement mis en scène. L’immolation constitue également, selon Amen Allah Messadi, professeur en réanimation médicale, la douleur physique la plus insoutenable qui soit pour l’être humain. Une auto-mise en scène spectaculaire et douloureuse, donc. Comment en sommes-nous arrivés là?

Les statistiques nationales du suicide relatives à l’année 2015, obtenues auprès des neuf services de médecine légale en Tunisie, révèlent que 365 personnes ont mis fin à leurs jours en Tunisie, portant le taux de mortalité par suicide (ou « incidence du suicide ») à 3,27/100 000 habitants. Le suicide semble par ailleurs constituer un phénomène particulièrement jeune (il concerne surtout les personnes âgées de 20 à 39 ans) et masculin. Les hommes sont en effet presque trois fois plus nombreux que les femmes à se tuer (4,75/100 000 contre 1,8/100 000 en 2015).
Selon les chiffres officiels établis avant la révolution, l’incidence annuelle du suicide se situait en moyenne autour de 1,8/100 000 habitants, contre 3,15/100 000 en moyenne depuis la révolution. Une augmentation significative, mais qu’il conviendrait de relativiser en raison du tabou qui enveloppait la communication autour du suicide avant la révolution : bien que le nombre de suicides soit effectivement en hausse, les chiffres relatifs à la période d’avant 2011 sont, de l’avis de certains experts, sous-évalués.
En 2015, Kairouan, Gafsa et Bizerte auraient été les trois premières régions concernées par le phénomène, loin devant le sud tunisien qui n’aurait été, quant à lui, que très peu représenté. En 2016 le nombre de suicides est de 372 avec un sex ratio de 2.37 soit le même qu'en 2015 ; les régions les plus touchées sont les même qu’en 2015. Les tranches d’âge les plus touchées sont toujours les mêmes, 15-39 et 40-44. L'immolation occupe toujours la seconde place.

En 2012, une enquête menée dans deux villes ayant des taux élevés de pollution atmosphérique (Tunis-ouest & Sfax-Tina) et une ville témoin (Sousse-centre) de faible niveau de pollution : les résultats montrent des différences significatives entre les villes polluées et la ville témoin en termes d’évaluation des risques, de santé perçue et de qualité de vie. En effet la région du Sahel est celle où existe la meilleure qualité de vie et où le taux de suicide est le plus bas.

La réduction de la qualité de vie perçue ne serait pas uniquement expliquée par la pollution, mais serait dépendante des caractéristiques personnelles et psychosociales de l’individu ; s’agissant des effets cumulés de la vulnérabilité écologique et socioéconomique sur la qualité de vie et la santé perçues.

Le phénomène de la sous-déclaration trouvant son origine dans la prédisposition culturelle car le suicide est un tabou majeur et qui continue d’ailleurs de prévaloir dans certaines régions du pays et pourrait expliquer la disparité des incidences selon leur provenance. Une situation qui empêche de tirer des conclusions claires sur les spécificités régionales (développement socioéconomique, rapport des habitants aux représentants du pouvoir, climat social) pouvant contribuer à la production de conditions de vie suicidogènes.

L’immolation

Les moyens dont usent les « suicidants » pour attenter à leurs jours sont pour leur part nombreux, mais deux techniques semblent très convoitées. Si la pendaison se hisse à la première position des moyens employés (58,7% des suicides ont été accomplis avec cette méthode), l’immolation accapare 15,89% des suicides enregistrés en 2015. Phénomène nouveau, le suicide par immolation ne constituait avant la révolution que la quatrième technique employée après la pendaison, la noyade et la prise de substances toxiques.
 
Après Bouazizi, l’usage de plus en plus répandu (les tentatives de suicide par le feu sont en moyenne 20 fois plus nombreuses qu’avant la révolution) de cette méthode spectaculaire à coloration sacrificielle s’impose comme un éclaireur de l’évolution de la perception sociale du suicide en Tunisie.

« Hier strictement confiné à l’espace domestique, le suicide tend aujourd’hui à être employé comme un instrument d’appel désespéré à l’aide », explique Mehdi Ben Khalil, assistant hospitalo-universitaire en médecine légale. Un appel à l’aide qui s’inscrirait de surcroît dans une démarche promouvant une extériorisation et un partage de la souffrance individuelle avec la collectivité.

Car, en effet, outre la recrudescence des immolations, une augmentation des suicides commis dans des endroits publics symboliques (souvent devant des municipalités, des postes de police, etc.) est également à déplorer, démontrant ainsi qu’un conflit endémique s’est enraciné entre les représentants de l’autorité et les exclus de la société. Par ailleurs, si la plupart des suicidants sont célibataires, on assiste à un accroissement de suicides commis par des personnes mariées, souvent en raison de la pression qu’exercent des difficultés financières sur leur ménage. Sans surprise, ce sont d’ailleurs les chômeurs et les ouvriers qui se suicident le plus, représentant plus de 80% des cas.

« Décompensation mentale »

Lorsqu’ils ont été déclarés, les motifs du suicide concernent souvent une maladie mentale, des problèmes financiers, ou des conflits conjugaux ou familiaux persistants. La question des antécédents en matière d’instabilité psychologique mérite quant à elle d’être posée. Car selon Mehdi Ben Khalil, s’il y a une augmentation de suicides commis par des sujets atteints de maladies mentales, il n’est toutefois pas encore possible de savoir si cette réalité évoque une plus forte propension au suicide de la part de cette population ou un début d’abandon, de la part des familles des suicidés, du tabou entourant les troubles mentaux, très stigmatisés en Tunisie. Le phénomène de sous-déclaration des motifs de suicide serait en effet peut-être en voie de disparition.
 
Mais il pourrait également s’agir d’une tendance de « décompensation » des malades mentaux, d’une sorte de mouvement accélérateur les portant à mettre fin à leur souffrance. Une possibilité qui irait dans le sens d’une autre réalité alarmante dévoilée par les données chiffrées des dernières années : l’augmentation du recours à des moyens durs de suicide, par l’arme blanche notamment. En somme, les suicides en Tunisie ne sont pas seulement plus nombreux, ils sont surtout plus violents, plus « publics » et de plus en plus commis par des personnes instables.

La méfiance a fait place à l’assujettissement. On se méfie de tout.

Oui, on a peur de l’avenir qui nous semble incertain et endetté, mais nous nous sommes réapproprié notre pays et notre environnement, et ce sentiment d’appartenance ne peut que renforcer notre volonté d’avancer et d’assumer nos ambitions malgré tous les sacrifices qu'il faudra consentir. La pulsion de vie domine notre vie et non la pulsion de mort.

Pour conclure

L’inégalité sociale est à son comble, la crise économique et culturelle n’a pas entamé l’espérance des tunisiens ni leur détermination ni leur foi dans un lendemain plus juste et plus lumineux.

Citons Gracchus Babeuf : « Que le combat s’engage sur le fameux chapitre de l’égalité ! ».

« Que le peuple renverse toutes les anciennes institutions barbares ! Que la guerre du riche contre le pauvre cesse d’avoir ce caractère de toute audace d’un côté et de toute lâcheté de l’autre. Oui, je le répète, tous les maux sont à leur comble, ils ne peuvent plus empirer. Ils ne peuvent se réparer que par un bouleversement total ».

En citant Olivier Bouvet je termine « Le bonheur est contagieux. La jeunesse Tunisienne est un cadeau donné au monde entier, à une vieille planète amnésique et grincheuse qui peut se réveiller en oubliant son arthrose ! ».

Références

1. Faten E et al. Évolution après la révolution de Jasmin des troubles mentaux en Tunisie. PSN volume 15, n° 2/2017

2. Ouanes S. Troubles psychiatriques en rapport avec les évènements de la révolution tunisienne : A propos de 107 cas pris en charge aux consultations externes de l’hôpital Razi. Faculté de Médecine de Tunis. 2012

3. Ouanes S, Bouasker A, Ghachem R. Psychiatric disorders following the Tunisian revolution. JMent Health. 2014 Dec;23(6):303-6.

4. Ben Khelil M, Zgarni A, Ben Mohamed M, Allouche M, Benzarti A, Banasr A, Hamdoun M. A comparison of suicidal behavior by burns five years before and five years after the 2011 Tunisian Revolution. Burns. 2017 Jun;43(4):858-865.

5. www.huffpostmaghreb.com/olivier-bouvet-de-la-maisonneuve

6. Fleury-Bahi G, Marcouyeux A, Préau M, Annabi-Attia T, Development and Validation of an Environmental Quality of Life Scale: Study of a French Sample. Soc Indic Res
, Sept 2013, Vol 113, Issue 3, pp 903-913