Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

L’Évolution peut-elle nous aider à mieux comprendre d’où vient la dépression ?

Mis à jour le mercredi 17 novembre 2021

Si la théorie de l’évolution décrite par Charles Darwin au début du XIXe siècle s’est imposée dans l’ensemble du champ de la biologie, la question de sa pertinence pour appréhender les phénomènes mentaux, et en particulier pour comprendre l’origine des maladies mentales, est un sujet aujourd’hui très débattu. 

Assurément, nos facultés cognitives, tout comme nos fonctions biologiques, ont une histoire évolutionnaire. Le mécanisme de la peur, par exemple, remplit clairement, chez la plupart des animaux, une fonction biologique de protection des individus. Elle favorise ce que les biologistes appellent leur fitness, c’est-à-dire leur valeur sélective. Si le mécanisme de la peur est, chez un individu donné, trop présent, ou au contraire complètement absent, cela peut être néfaste pour sa survie.

Dans un chapitre marquant intitulé "Explaining Depression, Neuroscience is not enough, Evolution is Essential1", le médecin américain Randolph Nesse plaidait, en 2009, pour développer les recherches en « psychiatrie évolutionniste », seul moyen, selon lui, de comprendre en profondeur, en complément aux mécanismes proximaux mis en évidence par les neurosciences, les causes distales de la dépression.

Selon Nesse, l’avantage de l’approche évolutionniste est qu’elle permet de replacer l’appréciation des symptômes dans le rapport direct à l’environnement où ils s’expriment, ce qu’autorisent rarement les recherches concentrées sur le cerveau.

Ainsi, tandis que certaines formes de dépression peuvent être liées à un dysfonctionnement cérébral des mécanismes de l’humeur, il est envisageable de considérer que certaines autres formes de dépression aient pu paradoxalement constituer un avantage adaptatif, en obligeant l’individu qui se trouve dans une humeur dépressive ("low mood") à se désengager de ses buts, poursuivis en vain. Tel serait en quelque sorte le « bon côté de la dépression » — pour reprendre le titre d’un article publié la même année, en 2009, qui défend cette position adaptationniste de la dépression (Andrew & Thomson2, 2009).

Ainsi, depuis une vingtaine d’années, plusieurs scénarios sérieux ont été envisagés pour comprendre l’origine évolutionniste de la dépression (si tant est qu’il y en ait une), en raccord avec les recherches sur le comportement animal. Une première hypothèse consiste à considérer la dépression comme un dysfonctionnement du mécanisme normal de la tristesse (Horwitz & Wakefield3, 2007 ; Nesse1, 2009); une deuxième hypothèse, comme on vient de le voir, revient à considérer que la dépression pourrait être, en elle-même, un mécanisme adaptatif qui pousse le sujet à une « rumination analytique », l’obligeant à redéfinir ses buts vitaux (Andrew & Thomson2, 2009) ; une troisième hypothèse, envisagée par un anthropologue américain, Edward Hagen4 (2003), revient à replacer la dépression dans un contexte social plus large : elle apparaîtrait comme un forme efficace de renégociation du contrat social (ce que Hagen appelle le "Bargaining model of depression").

Si toutes ces hypothèses ouvrent à des réflexions intéressantes et qui peuvent stimuler de nouveaux programmes de recherche en psychiatrie, elles ont le défaut commun d’être très spéculatives et d’être difficilement testables de manière empirique.

Steeves Demazeux

 

Références :

  1. Nesse, Randolph M., “Explaining depression: neuroscience is not enough, evolution is essential”, in. Carmine Pariante & al. (eds), "Understanding depression: A translational approach", Oxford, Oxford University Press, 2009: 17-35.
  2. Andrews, Paul W., and J. Anderson Thomson Jr., “The bright side of being blue: depression as an adaptation for analyzing complex problems”, Psychological review, 2009, 116(3): 620-654. 
  3. Horwitz Allan V, Wakefield Jerome C, 2010. "The Loss of Sadness: How Psychiatry Transformed Normal Sorrow Into Depressive Disorder", New York, Oxford University Press, 2007.
  4. Hagen, Edward H. “The bargaining model of depression”, In Peter Hammerstein (ed.), "Genetic and cultural evolution of cooperation", Cambridge, MIT Press, 2003: 95-123.

Pour aller plus loin :

  • Buller, David J., "Adapting minds: Evolutionary psychology and the persistent quest for human nature", Cambridge, MIT press, 2006.
  • Murphy, Dominic, "Psychiatry in the scientific image", Cambridge, MIT Press, 2006.

 

 

Tout le dossier "Dimensions versus symptômes de la dépression"

 

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