Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

La petite histoire des critères diagnostiques de la dépression

Mis à jour le lundi 15 novembre 2021

Pour caractériser un épisode dépressif majeur, quatre symptômes sur une liste de huit doivent être présents. Mais d’où vient ce seuil ? Et qui a arrêté cette liste de huit symptômes ?

Chaque clinicien connaît les symptômes centraux de la dépression : la perte de l’appétit, les difficultés de sommeil, la diminution marquée du plaisir dans n’importe quelle activité de la vie, la fatigue, le ralentissement psychomoteur, etc.

Ce tableau clinique est décrit avec plus ou moins de précision depuis des siècles. Mais sa transformation en critères rigoureux et quantifiables par la troisième édition du « Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles mentaux» (DSM-III), en 1980, a joué un rôle décisif, tant dans la pratique clinique que dans la recherche expérimentale.

En dressant une liste précise de critères, avec un seuil strict à atteindre pour poser le diagnostic, ces critères ont pu apparaître comme un atout pour constituer des groupes homogènes de patients, même si, très tôt, leur validité a été questionnée.

Pour caractériser un épisode dépressif majeur, quatre symptômes sur une liste de huit doivent être présents. Mais d’où vient ce seuil ? Et qui a arrêté cette liste de huit symptômes ?

Voulant mener l’enquête, des psychiatres américains remontent le fil de l’élaboration du DSM. Ils remontent d’abord aux critères de Feighner et al., 19721, dont les auteurs du DSM se sont directement inspirés. Mais John Feighner1 lui-même, quand on lui demande d’où il tire ses critères, renvoie à Walter Cassidy2, qui, dans un travail de recherche en 1957, avait arrêté une liste de 6 symptômes sur 10 proposés pour fixer le diagnostic de dépression.

Retrouvant la trace du vieux Cassidy2 en Floride, les psychiatres enquêteurs espèrent enfin avoir la solution à leur question : comment cette liste et ce seuil ont-ils été élaborés ? La réponse de Walter Cassidy2 fut laconique : « Cela me semblait à peu près correct » ("It sounded about right") (Kendler et al., 20103).

Cette anecdote historique nous rappelle que le tableau clinique de la dépression a toujours été un tableau très intuitif : cela constitue sa force (sa grande consistance historique) comme sa faiblesse (beaucoup des critères de la dépression sont redondants, peut-être parce qu’ils s’auto-conditionnent entre eux).

Les critères ont été décidés au flair, et ont été rajustés de manière artisanale. Ainsi, le critère de la constipation, présent dans la liste des symptômes chez Walter Cassidy2 (car considéré par lui comme un symptôme sensible de la dépression), est retiré par l’équipe de Feighner1 pour être jugé trop peu spécifique de la dépression. Il est remplacé par « le sentiment excessif de culpabilité » (les psychanalystes de l’époque ont dû apprécier la symbolique de cette substitution !).

Le DSM-54, paru en 2013, avait promis d’introduire des biomarqueurs pour améliorer la fiabilité et la validité du diagnostic de dépression. Mais, faute d’un consensus suffisant, les critères retenus sont restés des critères avant tout cliniques, les auteurs regrettant qu’ « aucun test de laboratoire [ne soit encore] suffisamment sensible et spécifique pour être utilisé comme outil diagnostique pour ce trouble » (DSM-5, 2015, p.1934)

Steeves Demazeux

 

Références :

  1. Feighner John, Robins Eli, Guze Samuel B, Woodruff Robert, Winokur George, Muñoz Rodrigo A, 1972. “Diagnostic Criteria for Use in Psychiatric Research”, Archives of General Psychiatry, 26:57-63.
  2. Cassidy Walter L, Flanagan Norris B, Spellman Marie, Cohen Mandel E., 1957. “Clinical Observations in Manic-depressive Disease: A Quantitative Study of 100 Manic-depressive Patients and 50 Medically Sick Controls”, The Journal of the American Medical Association 164(14):1535-1546. Abstract JAMA.
  3. Kendler Kenneth S, Muñoz Rodrigo A, Murphy George, 2010, “The Development of the Feighner Criteria: A Historical Perspective”, American Journal of Psychiatry, 167(2):134-142.
  4. American Psychiatric Association, DSM-5 : « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux », Paris, Masson, 2015.

Pour aller plus loin :

  • Jackson, Stanley W., "Melancholia and depression: from hippocratic times to modern times", New Haven, Yale University Press, 1986.
  • Wakefield, J.C., & Demazeux, S. (Eds.), "Sadness or depression? International perspectives on the depression epidemic and its meaning", Dordrecht, Springer, 2016

 

Tout le dossier "Dimensions versus symptômes de la dépression"

 

Ce contenu vous est proposé avec le soutien institutionnel de Lundbeck

Lundbeck

Dernières actualités

Psychothérapie du trouble de personnalité borderline

Plusieurs approches de psychothérapie ont été expressément déployées pour traiter le trouble de la personnalité borderline (TPB) : les intervenants de cette session de l'Encéphale 2021 analysent pour nous les différentes méthodes de traitement.

Pour l'amour du risque

Sélectionner les meilleurs posters parmi les plus de 300 reçus n'a pas été chose facile, au regard de leur grande qualité à tous. Pour en juger par vous-même, découvrez-en 15 dans cette session de l'Encéphale 2021, aux thématiques diverses et variées.

L'irresponsabilité en substances

Quelles sont les limites des notions d'abolition et d'altération au sens pénal ? Certains médicaments peuvent-ils être qualifiés de criminogènes ? Quelles sont les attentes du parquet envers l'expert ? Quel équilibre trouver entre les attentes sociales et les évolutions législatives ? Si les expertises pénales jouent un rôle prépondérant pour la suite d'un procès, elles n'en suscitent pas moins bon nombre de questions, comme le montre cette session.

De l'enfant tyran au parent non violent

Nathalie Franc, pédopsychiatre, explique l'intérêt, les mécanismes et les applications du programme de "résistance non violente", une approche thérapeutique et innovante destinée aux parents victimes de leurs enfants au comportement tyrannique.