Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Motivations et stratégies lors d’arrêt spontané de la consommation de cannabis : quel impact sur les rechutes ?

Publié le mardi 1 octobre 2013

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Motivations for cannabis cessation, coping and adaptationstrategies, and perceived
benefits: Impact on cannabis userelapse and abstinence
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E. Chauchard, A. Septfons, H. Chabrol

Laboratoire Octogone-CERPP, pavillon de la recherche, université Toulouse II Le Mirail, 5, allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse cedex 9, France

Résumé

Introduction. — L’arrêt du cannabis sans aide thérapeutique a été peu étudié. L’objectif de cette étude était de comparer les motivations, les stratégies d’adaptation et de coping et les bénéfices perçus lors de l’arrêt du cannabis, entre les participants abstinents et ceux qui ont rechuté, dans un contexte d’arrêt spontané.

Méthode. — Soixante-trois participants dont 51 % de femmes et d’âge moyen 28,5 (±5,10), ont été recrutés sur Internet. Ils étaient des consommateurs réguliers de cannabis, non demandeurs de soins. Ils ont complété le Cannabis Quit Questionnaire, le Brief Cope et un questionnaire évaluant les bénéfices perçus de l’arrêt.

Résultats. — Cinquante-trois pour cent des participants déclaraient avoir repris une consommation de cannabis suite à la tentative d’arrêt étudiée. Les participants abstinents montraient un niveau plus élevé de motivations orientées sur l’impact négatif de la consommation de cannabis sur la santé, sur sa propre image et sur son image sociale, ainsi que vers le renforcement négatif et les problèmes sociaux. Durant l’arrêt ils s’appuyaient significativement plus sur leur environnement social (famille, amis) et étaient moins consommateurs d’autres substances que les participants qui rechutaient.

Discussion. — Certaines motivations, stratégies d’adaptation et de coping (environnementales et cognitives) spécifiques et le soutien social sont utilisées lors des arrêts spontanés de la consommation du cannabis et pourraient influencer le maintien de l’abstinence. Cette étude présente un intérêt à la fois pour les programmes de prévention et de soins.
© L’Encéphale, Paris, 2013.

Summary

Objectives. — While cannabis has been recognized as the most illicit drug use in the world, few studies focusing on cannabis self-change and cannabis relapse or abstinence in adult non-treatment samples have been conducted. The first aim of this study was to understand cannabis self-change motives, coping and adaptation strategies and evaluating perceived benefits from cannabis cessation. The second aim was to compare, in a convenience sample of non-treatment-seeking adult cannabis smokers, motivations to quit smoking cannabis, coping and adaptive strategies, as well as perceived benefit from cessation between cannabis abstinent and participants who relapse.

Method. —Sixty-three participants (31 men and 32 women) who attempted to quit cannabis in a non-controlled environment without medical help and were enrolled. They completed the Marijuana Quit Questionnaire (MJQQ), a self-report questionnaire collecting informationin three areas: sociodemographic characteristics, cannabis use history (including any associated problems), and participants’ characteristics regarding their ‘‘most difficult’’ (self-defined) attempt to quit in a non-controlled environment. For this study the index quit attempt was characterized in two areas: reasons for quitting marijuana, coping strategies used while quitting.Two additional questionnaires were added to the MJQQ; the Brief Cope, and a questionnaire assessing perceived benefit of the cannabis quit attempt. The participants were on average 28.5 years old (±5.1), and started using cannabis on average at 15.8 years (±2.8). Seventy-four percent (n = 45) of the participants met the DSM-IV criteria for cannabis dependence before cannabis cessation. T-tests were used to compare abstainers and participants who relapsed after the quit attempt.

Results. — Realizing that cannabis induces disabling cognitive disorders such as affection of memory, concentration and attention were reported by 71% of the participant as a motivation for quitting cannabis use. Then, being more energetic (reported by 68%) and more active during the day (62%), being able to control their life (67%), proving themselves they could quit (60%), saving money (60%), as well being less worried about their health (57%) were also reported as motivations to quit cannabis use. Different coping and adaptation strategies were also reported. First, environmental strategies such as disposing of both cannabis (71%) and equipment to smoke (71%), no longer going to places where cannabis is smoked (33%) or lifestyle changes (68%) were used to cope with cannabis cessation. Then cognitive strategies such as motivation, willingness(71%), self-control and having a positive perception of the situation (68%) were also reported. Regarding coping strategies, participants accepted and learned how to live with the new situation (68%), and social support from family (32%) and friends (30%) were reported. Perceived benefits were linked with motivations for cannabis cessation. Thus, participants reported having more energy (75%), being more active (73%), less tired (70%) and recovering memory (57%) after cannabis cessation. Fifty-two percent of participants relapsed after the quit attempt. Abstainers had significantly higher scores on two subscales: the ‘‘negative impact of cannabis use on one’s health and on self and social image’’ (t(61) = −3.84; P < 0.001; d = −0.76) and ‘‘negative reinforcement (e.g. seeking relief for specific physical symptoms or social problems caused by cannabis)’’ (t(61) = 3.56; P = 0.01; d = −0.51) than non-abstainers. Non-abstainers reported significantly less social support from family (t(61) = −3.85; P < 0.001, d = −0.76) and friends (t(61) = −2.22; P = 00.03, d = −0.51) than abstainers.

Conclusion. — This study underlines different aspects of cannabis cessation, self-change, relapse, and abstinence. Social and family support, as well as social network appears to be of prime importance in relapses and prevention programs for cannabis use. New perspectives for research on cannabis cessation self-change and relapses are thus highlighted, notably regarding factors that could predict relapse or success in cessation of smoking cannabis. Research on cannabis self-change and relapse are warranted for both prevention and therapeutic programs.
© L’Encéphale, Paris, 2013.

trait-horiz

Introduction

Le cannabis est la substance illicite la plus consommée en France [1] et la plus utilisée par les adolescents dans le monde [2]. Cependant, les arrêts spontanés et les rechutes de la consommation de cannabis ont été peu étudiés. En effet, les patients en traitement pour une consommation de drogue ne représentent qu’un faible pourcentage des personnes qui ont des problèmes d’addiction à une substance [3,4]. L’arrêt spontané (self-change) ou naturel est le moyen d’arrêter le plus fréquemment utilisé en ce qui concerne les comportements addictifs [5—7]. Parmi les consommateurs de cannabis âgés entre 20 et 30 ans, il concerne 50 % des usagers [7]. La rémission spontanée est définie dans ce travail comme l’arrêt de la consommation de cannabis, réalisé sans recours à un professionnel pendant une période donnée [8,9]. Les principales raisons motivant l’arrêt [10—13], les stratégies d’adaptation et de coping employées [11—16] lors des arrêts spontanés ou pour éviter la rechute ont été étudiées par un nombre restreint d’auteurs.

La littérature sur les rechutes est plutôt limitée [17] et a été principalement menée dans un contexte thérapeutique. Les déterminants intra-personnels tels que les liens entre le sentiment d’efficacité personnelle, les effets positifs attendus lors de l’usage de substance et l’abstinence ou la reprise de la consommation sont impliqués dans les rechutes [18—22]. Les états émotionnels négatifs sont les principaux prédicteurs des rechutes ; de plus, ils augmentent leur gravité [23—25]. Le soutien social et familial est le déterminant interpersonnel qui a l’impact le plus élevé sur les rechutes [26,27]. En effet, celui-ci joue avec la taille du réseau social et la qualité perçue, un rôle essentiel dans le maintien de l’abstinence à long terme [28—30]. Enfin, l’évitement des situations de consommation, la religion et le self-control contribuent aussi au maintien de l’arrêt [27].

Deux études ont examiné les rechutes dans le cadre des arrêts spontanés du cannabis [10,16]. Les facteurs pouvant conduire à la reprise de la consommation, après une période d’abstinence, étaient le soulagement des affects dysphoriques ou du stress et le fait d’apprécier « la défonce » ou d’autres effets psychologiques du cannabis [10,31]. Les stratégies pour arrêter se focalisaient sur la motivation, et le désir d’arrêt, au détriment de la planification et de la mise en place de stratégies de coping [16].

Les rechutes de la consommation de cannabis et les différents facteurs qui y sont liés sont peu abordés dans la littérature internationale. Cette étude avait pour objectif de comparer les motivations, les stratégies d’adaptation et de coping, et les bénéfices perçus lors d’un arrêt spontané de la consommation de cannabis chez des consommateurs réguliers entre deux groupes : les sujets toujours abstinents et ceux ayant rechuté.

Méthode

Population

Soixante-trois participants, dont 31 hommes (49 %) et 32 femmes (51 %), ont répondu à cette étude. La moyenne d’âge était de 28,5 ans (±5,10).

Pour participer à cette étude les sujets devaient être majeurs, avoir arrêté volontairement leur consommation de cannabis au moins une fois sans aide thérapeutique, pendant au moins 30 jours. La fréquence de consommation avant l’arrêt devait être d’au moins une fois par mois. Ils devaient présenter un réel désir d’arrêter (non par indisponibilité ou difficulté d’accès au produit) et être majeur. Si le participant ne fumait plus de cannabis depuis cette tentative d’arrêt, il devait avoir arrêté sa consommation de cannabis depuis au moins 30 jours. En revanche, s’il avait recommencé à consommer du cannabis, la tentative d’arrêt devait avoir duré au moins 30 jours. Les critères d’exclusion étaient de ne pas répondre à ces critères, de ne pas être capable de donner un consentement éclairé valide.

Procédure

Le recueil de données s’est déroulé de janvier 2011 à avril 2011. Un questionnaire en ligne a été utilisé. Une page web présentant l’étude et précisant les critères d’inclusion et d’exclusion a été créée. Les participants accédaient au questionnaire en cliquant sur le lien présent sur cette page web. Afin qu’un maximum de personnes puisse prendre connaissance de notre étude nous avons posté l’adresse de la page web sur des forums (www.stop-cannabis.ch/ ; forum santé cannabis du site www.doctissimo.com ; forum sur l’arrêt du cannabis du site www.aufeminin.com) en lien avec le cannabis, sur des réseaux sociaux (Facebook) et par voie d’affichage. Finalement, 82 personnes ont répondu au questionnaire. Vingt-trois sujets consommateurs non réguliers (consommation inférieure à une fois par mois) ou dont des réponses au questionnaire étaient manquantes ont été exclus de notre étude. Quatre participants ont rempli le questionnaire dans sa version papier. La population totale comprenait 63 participants.

Matériel

Le Marijuana Quit Questionnaire (MQQ) [15] est un questionnaire composé de 176 items. Il recueillait des informations sur trois domaines :

  • les caractéristiques sociodémographiques, les antécédents de consommation de cannabis (fréquence de consommation, dépendance et abus d’après les critères du DSM-IV [31]) ;
  • les motivations et les raisons qui ont conduit le sujet à arrêter sa consommation ;
  • les stratégies d’adaptation et de coping aidant à l’arrêter.

Les questionnaires sur les motivations et les stratégies seront détaillés ci-après. Ce questionnaire a fait l’objet d’une traduction et d’une rétro-traduction par ses auteurs.

Le questionnaire évaluant les motivations et raisons qui ont amené le sujet à arrêter de fumer du cannabis, créé par Copersino et al. [10], est composé de 26 items. Quatre facteurs sont identifiés :

  • le premier regroupe les items qui font part de l’impact négatif de l’usage du cannabis sur la santé, sur sa propre image ou l’image sociale du consommateur (étendue des scores 0—28) ;
  • le deuxième facteur est composé des items qui relatent un renforcement négatif (tels que le soulagement de symptômes physiques spécifiques ou de problèmes sociaux causés par la consommation de cannabis) (étendue des scores 0—20) ;
  • le troisième facteur regroupe les items qui concernent l’hygiène et la propreté (étendue des scores 0—8) ;
  • le dernier facteur inclut les items relatifs au self-control, à l’auto-efficacité et au désir d’économiser de l’argent (étendue des scores 0—12).

Les participants répondent aux items sur une échelle de Likert (de 0 = pas du tout à 4 = extrêmement). Ce questionnaire montrait une bonne consistance interne (a de Cronbach = 0,83).

Un autre questionnaire évalue les stratégies d’adaptation et de coping utilisées par les sujets qui arrêtent de fumer du cannabis (types d’aide) [10]. Il est composé de 13 items. Il a été adapté à partir d’études de cas sur le renoncement spontané à l’alcool et aux autres drogues [6,32]. Le participant répondait par oui (effectivement utilisée) ou non (non utilisée) et jugeait l’utilité sur une échelle de Likert (de 0 = pas du tout à 4 = extrêmement).

La version française du Brief Cope [33] a également été utilisée pour évaluer les stratégies de coping mises en place pendant l’arrêt. Les sujets répondaient aux items sur une échelle cotée de 0 à 3 (0 = pas du tout, 1 = un petit peu, 2 = beaucoup, 3 = tout à fait). La consistance interne de ce questionnaire était bonne (a de Cronbach = 0,81).

Le questionnaire permettant d’apprécier les bénéfices de l’arrêt perçus par les sujets a été créé par nos soins en s’appuyant sur les résultats d’une étude qualitative (Annexe1) [34]. Il était composé de 18 items cotés de 0 pas du tout d’accord à 3 tout à fait d’accord. La consistance interne du questionnaire est de 0,95.

Analyses statistiques

Toutes les analyses statistiques de cette étude ont été réalisées à l’aide du logiciel Statistica. Dans un premier temps des statistiques descriptives ont été réalisées afin de mettre en évidence les motivations de l’arrêt, les stratégies d’adaptation et de coping aidant à maintenir l’abstinence et enfin les bénéfices retirés par les sujets lors de l’arrêt. Des t-tests et des Chi2 ont été effectués afin de comparer les consommateurs ayant rechuté (reprise de la consommation de cannabis) avec les participants toujours abstinents. Le seuil de significativité des tests était fixé à p < 0,05.

Résultats

Caractéristiques de l’échantillon

Le Tableau 1 présente les caractéristiques sociodémographiques et de consommation de cannabis, de l’échantillon. Il n’y a pas de différences significatives pour ces variables entre les participants abstinents et ceux qui ont repris une consommation de cannabis (données non présentées), à l’exception de la durée de l’arrêt en mois qui est significativement plus longue pour les abstinents (11,9 mois vs 37,2 ; t(106) = 4,47 ; p < 0,001).

Tableau1

Les motivations pour arrêter, stratégies d’adaptation et de coping et bénéfices perçus

Les motivations pour arrêter, les stratégies de coping et d’adaptation, et les bénéfices perçus les plus cités par les participants sont présentés dans le Tableau 2.

Tableau2

Les rechutes

Les rechutes concernaient 52 % (n = 33) de notre échantillon. Le Tableau 3 présente les résultats des t-tests entre les participants abstinents et ceux qui ont rechuté. Les sujets abstinents montraient plus de motivation à arrêter de type impact négatif de l’usage du cannabis sur la santé, sur sa propre image ou l’image sociale du consommateur (t(61) = −3,84 ; p < 0,001 ; d = −0,76) et de type renforcement négatif (soulagement de symptômes physiques spécifiques ou de problèmes sociaux causés par la consommation de cannabis) (t(61) = 3,56 ; p = 0,01 ; d = −0,51). Ils utilisaient significativement plus l’encouragement de la famille et des amis afin de surmonter les difficultés liées à l’arrêt que les sujets ayant rechuté (t(61) = −3,85 ; p < 0,001, d = −0,76 ; t(61) = −2,22 ; p = 00,03, d = −0,51). Enfin, les participants abstinents appréciaient significativement plus de passer du temps avec d’autres personnes après leur arrêt de la consommation (t(61) = −2,31 ; p = 0,02, d = −0,58) ; ils avaient significativement plus le sentiment de s’aimer davantage (t(61) = −2,29 ; p = 0,025, d = −0,58), ainsi que d’être la fierté de leurs proches, de recevoir plus de marques d’affection, de reconnaissance de leur part (t(61) = −2,44 ; p = 0,018, d = −0,62). Enfin, les participants qui ont rechuté consommaient significativement plus d’autres substances (alcool, psychotropes) pour se sentir mieux durant leur arrêt (t(61) = 2,1, p = 0,04 ; d = 0,54).

Tableau3

Discussion

Motivations, stratégies d’adaptation et de coping

Les effets néfastes de l’usage du cannabis sur la santé restent la motivation commune à l’ensemble des études effectuées sur ce sujet [10—13]. De plus, l’un des déclencheurs pour entamer un arrêt spontané serait de s’engager dans le processus cognitif qu’est l’évaluation de sa propre consommation (ex. : avantage et désavantage) nécessaire à la prise de décision [8,9,25]. Les stratégies d’adaptation et de coping de type environnemental et le changement de style de vie sont les plus cités par les participants. Ainsi trouver des activités de substitution, s’intéresser à de nouveaux loisirs ou activités, ne plus fréquenter les lieux et les partenaires de consommations sont autant de manières de faire face à cette situation, et de maintenir l’abstinence [11,12,14,15,27,32]. Les stratégies cognitives (voir la situation sous ses aspects positifs, le self-control, la motivation, la volonté, et l’acceptation) sont elles aussi très utilisées. Walters [32] et Carballo et al. [27] les identifient comme faisant partie des stratégies les plus souvent citées. Pourtant leur impact a été peu étudié voire pas du tout si l’on s’intéresse particulièrement à leur rôle dans les arrêts spontanés de la consommation du cannabis. Enfin, faire appel au soutien familial et amical n’était pas une stratégie essentielle dans notre population, contrairement à ce qui a pu être rapporté dans la littérature [11,14,15,35].

Comparaison entre les participants abstinents et les participants qui ont rechuté

Cinquante-deux pour cent des participants non demandeurs de traitement avaient rechuté au moment du recueil de donnée. Dans une étude française, seul un quart des patients étaient sevrés après un mois de traitement [36]. Les participants abstinents présentaient des niveaux plus élevés de motivations pour arrêter, orientées sur l’impact négatif de l’usage du cannabis sur la santé, sur sa propre image ou l’image sociale et vers le renforcement négatif. Les motivations orientées vers le self-control et l’auto-efficacité sont à l’origine de l’arrêt mais ne présentent pas à ce stade un effet sur les rechutes ou l’abstinence. Elles pourraient influencer la durée et le succès de l’abstinence [10]. À la différence de Rooke et al. [16], les participants qui sont abstinents n’utilisent pas plus de stratégies de coping ou de stratégies centrées sur la suppression du stimulus [16]. Cependant, les participants abstinents utilisaient significativement plus le soutien social (familial et amical) afin de surmonter les difficultés liées à l’arrêt et avaient une meilleure perception des bénéfices de l’arrêt. Le soutien social, familial et du réseau social joue un rôle essentiel dans l’évitement des rechutes et l’abstinence de l’usage d’une substance [26,28—30]. Enfin, les sujets ayant rechuté ont significativement plus consommé de substances pour se sentir mieux (alcool, psychotropes...). La consommation d’autres substances pendant l’arrêt, en tant que stratégie de coping, serait probablement un facteur de risque de la rechute de la consommation du cannabis. L’usage d’alcool ou de psychotrope pour soulager les symptômes de sevrage liés à l’arrêt de la consommation de cannabis, est utilisé chez les consommateurs dont l’usage est le plus sévère. Cette consommation pourrait à son tour, de différentes manières, entraîner une reprise de l’usage du cannabis. Cependant, de nouvelles recherches doivent être menées dans ce sens.

Limites

Plusieurs limites peuvent être discutées. D’abord, le Marijuana Quit Questionnaire et les questionnaires qui le composent (dont le questionnaire de motivations à arrêter) ne sont pas encore validés en français. Le recueil de données sur Internet pourrait présenter une seconde limite à cette étude en raison de son caractère impersonnel. Cependant, Lieberman [37] démontre, dans son étude comparative entre différents modes de recueil de données dans une population de consommateurs d’alcool, que les données recueillies via Internet sont aussi fiables et valides que des données recueillies d’une autre façon. Ensuite la taille de notre échantillon reste limitée, les femmes sont surreprésentées, comparé aux études épidémiologiques françaises [1]. Le recueil de données rétrospectif pourrait être à l’origine d’un biais de mémorisation. Ces limites soulignent la nécessité de reproduire cette étude avec une population plus importante. De plus, cette étude n’évalue pas la stabilité des rémissions naturelles dans le temps. Une période de cinq ans étant considérée comme relativement stable dans la littérature [6,27,38], une étude longitudinale serait nécessaire pour apprécier les facteurs de maintien et de rechute au cours du temps (ex. : les événements de vie). Ensuite, notre échantillon étant non clinique, et ne répondant pas obligatoirement aux critères de dépendance du DSM-IV, les résultats peuvent ne pas être généralisables à des échantillons de sujets en traitement ou dépendants au cannabis. Mais, l’arrêt spontané est le choix d’une large majorité qui entreprend d’arrêter sa consommation de cannabis [39]. Cependant, on pourrait supposer que les sujets qui arrêtent leur usage spontanément pourraient représenter la part la moins sévère du spectre d’abus/dépendance, contrairement aux sujets qui ont suivi un traitement qui représenteraient le versant le plus sévère de ce même spectre [10].

Conclusion

Cette étude participe à enrichir les connaissances sur l’arrêt spontané de l’usage d’une substance, en se focalisant sur le cannabis, peu abordé de ce point de vue dans la littérature. Les motivations personnelles pour arrêter l’usage du cannabis soulignent l’importance de l’évaluation cognitive de la consommation de cannabis par les usagers (les effets négatifs, impact de l’usage sur la santé, la vie professionnelle, sociale), nécessaire à la prise de décision pour arrêter. Cette étude suggère l’intérêt de mieux évaluer et restituer aux patients les conséquences négatives de leur consommation de cannabis pour augmenter leurs motivations à arrêter [40]. Ensuite les stratégies d’adaptation et de coping environnementales, cognitives et le soutien social de la part des proches, sont essentiels lors de l’arrêt spontané et de son maintien. Enfin, il existe des différences significatives concernant les motivations à arrêter, les stratégies d’adaptation et de coping, et les bénéfices de l’arrêt entre les abstinents et les sujets qui ont repris une consommation de cannabis. Ces résultats ouvrent des perspectives de recherche sur les rémissions naturelles et les rechutes de l’usage du cannabis. Les recherches sur les rémissions naturelles et les rechutes présentent des intérêts tant pour les programmes de prévention que pour les programmes de soins.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

Annexe 1. Questionnaire sur les bénéfices perçus de l’arrêt de la consommation de cannabis.

Nous allons nous intéresser aux bénéfices de votre arrêt. Répondez aux questions suivantes en fonction de l’échelle proposée :

0 : pas du tout d’accord
1 : un peu d’accord
2 : moyennement d’accord
3 : tout à fait d’accord

Après votre arrêt du cannabis :

1. Je me sentais plus actif 0 1 2 3
2. Mes journées étaient plus remplies 0 1 2 3
3. J’avais plus d’énergie 0 1 2 3
4. Je me sentais en meilleure forme 0 1 2 3
5. Je me sentais moins fatigué 0 1 2 3
6. Je dormais mieux 0 1 2 3
7. Je me souvenais de mes rêves 0 1 2 3
9. J’appréciais plus de passer du temps avec d’autres personnes 0 1 2 3
10. Je me trouvais plus sociable 0 1 2 3
11. Je me concentrais plus facilement 0 1 2 3
12. Mon niveau d’attention était meilleur 0 1 2 3
13. J’avais une meilleure mémoire 0 1 2 3
14. J’avais l’esprit, les idées plus claires 0 1 2 3
15. Je me sentais plus heureux 0 1 2 3
16. J’avais une meilleure confiance en moi 0 1 2 3
17. J’avais le sentiment de m’aimer davantage 0 1 2 3
18. J’avais le sentiment d’être la fierté de mes proches. De recevoir plus de marques d’affection, de reconnaissance de leur part 0 1 2 3
         

Références

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