Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Estime de soi, coping, soutien social perçu et dépendance au cannabis chez l’adolescent et le jeune adulte

Mis à jour le mercredi 22 août 2018

dans
Self-esteem, coping, perceived social support and substanceuse in young adults with a cannabis dependence disorder
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G. Dorarda, C. Bungenera, M. Corcosb,c, S. Berthozb,c

EA 4057, laboratoire de psychopathologie et processus de santé, IUPDP, institut Henri-Piéron, université Paris Descartes—Sorbonne Paris-Cité, 71, avenue Édouard-Vaillant, 92100 Boulogne-Billancourt, France
Inserm U669 PSIGIAM, universités Paris Descartes et Paris-Sud, Cochin-maison des adolescents, 97,boulevard Port-Royal, 75014 Paris, France

Département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte, institut mutualiste Montsouris, 42,boulevard Jourdan, 75674 Paris cedex 14, France

Résumé

Objectif. - Notre objectif était double : évaluer l’estime de soi, les stratégies de coping et le soutien social perçu chez des adolescents et des jeunes adultes dépendants au cannabis, comparativement à des sujets tout-venant ; chez les patients, mettre en correspondance ces dimensions adaptatives avec les modalités de consommation de substances.

Méthode. - Des questionnaires évaluant l’estime de soi globale et sociale, les stratégies de coping et le soutien social perçu ont été complétés par 43 patients et 50 témoins. Les modalités de consommation étaient investiguées lors d’un entretien clinique.

Résultats. - Les analyses révèlent que les patients présentent des scores différents de ceux des témoins et plusieurs associations significatives sont retrouvées entre les modalités d’usage et les scores aux échelles cliniques.

Conclusion. - Nos résultats témoignent d’un déficit des ressources personnelles et de la perception des ressources environnementales chez ces jeunes patients dépendants au cannabis. De plus, le recours privilégié à certains styles de coping pourrait contribuer au développement et au maintien des usages de produits psychoactifs.
© L’Encéphale, Paris, 2013.

Summary

Introduction. - Self-esteem, coping strategies and perceived social support play a role in the adaptive functioning of the human being: they allow the adjustment of the subject to his/her environment. These dimensions could be protective factors regarding multiple risks associated with adolescent development, and particularly substance use. Thus our objective was two fold: to evaluate self-esteem, coping strategies and perceived social support in adolescents and young adults with a cannabis dependence in comparison with subjects from the general population; to establish the correspondence between these psychological dimensions and the patients’ substance use pattern.

Method. - Data from 43 young patients (36 males; mean age = 19.6 ± 3), consulting for their cannabis dependence, and 50 young adults from the general population (39 males; mean age = 19.7 ± 3.4) were included. Participants completed the Rosenberg Self-Esteem Inventory, the Social Self-Esteem Inventory of Lawson, the Coping Inventory for Stressful Situation of Endler & Parker, and the Perceived Social Support Questionnaire of Sarason. The MINI was administered to evaluate cannabis abuse or dependence; a semi-structured clinical interview was given to determine psychoactive substance use.

Results. - Between-group comparisons (two independent sample t-tests) showed that the patients had significantly lower scores on global (P = 0.002) and social (P = 0.035) self-esteem, task-oriented coping (P < 0.001) and both availability and satisfaction regarding perceived social support (respectively P = 0.029 and P < 0.001). Conversely, patients had significantly higher scores on emotion-focused coping subscale (P = 0.003). Logistic regressions showed that the satisfaction regarding social support and task-oriented coping scores were the more powerful to distinguish the patients from the controls (respectively β = 1.16, P = 0.043 and β = 1.06, P = 0.015). Unvaried linear regression analyses revealed a negative association between the age of first cannabis use and the avoidant-social coping score (P = 0.025), and positive associations between the length of daily cannabis use and emotion-focused coping score (P = 0.028), and frequency of cannabis use and global self-esteem scores(P = 0.028). More over, polysubstance misuse is associated with low distraction-avoidant coping scores. No association was found between clinical scores and tobacco and alcohol uses variables.

Conclusion. - These results suggest that cannabis dependent patients may present a lack in individual and interpersonal resources. This clinical study underscores the potential contribution of maladaptive coping to the development or maintenance of substance use in young adulthood.
© L’Encéphale, Paris, 2013.

trait-horiz

Introduction

Même si les prévalences d’usagers restent stables depuis 2005, le cannabis reste la drogue illicite la plus consommée en France : 13,4 millions de français âgés de 18 à 64 ans déclarent en avoir déjà fait usage [1]. Selon le dernier Baromètre Santé de l’INPES, parmi ces expérimentateurs,550 000 sont des consommateurs quotidiens. Ces données épidémiologiques sont préoccupantes lorsque l’on considère que la consommation régulière de cannabis concerne tout particulièrement les adolescents et les jeunes adultes [2]. Parallèlement, les patterns d’usage de produits se modifient (précocité des premiers usages, polyconsommation), induisant de nouveaux défis pour la prise en charge de ces jeunes usagers [3]. Aussi, il paraît tout à fait essentiel et urgent que le fonctionnement de ces jeunes consommateurs fasse l’objet davantage d’études approfondies de manière à pouvoir au mieux ajuster les modalités de prévention et de prise en charge thérapeutique.

D’un point de vue psychopathologique, les difficultés de régulation émotionnelle apparaissent souvent au premier plan de la symptomatologie des conduites addictives [4]. Ces dimensions de régulation émotionnelle, telles l’alexithymie ou la recherche de sensations, sont classiquement considérées comme d’éventuels facteurs de vulnérabilité et/ou de maintien de ces conduites. En revanche, des dimensions telles que l’estime de soi et les stratégies d’ajustement (coping et soutien social perçu) ont fait l’objet de peu d’études chez les jeunes patients dépendant au cannabis. Pourtant, l’estime de soi, les stratégies de coping et le soutien social perçu jouent un rôle adaptatif majeur dans le fonctionnement psychologique, en permettant l’ajustement de l’individu à l’environnement [5-7]. Ces dimensions pourraient donc être considérées comme des facteurs de protection au regard des risques multiples liés au développement adolescent, et notamment des usages de produits psychoactifs.

Ainsi, notre objectif était double :

  •  évaluer l’estime de soi (globale et sociale), les stratégies de coping et le soutien social perçu chez des adolescents et des jeunes adultes dépendants au cannabis, comparativement à des sujets tout-venant ;
  •  chez les patients, mettre en correspondance ces dimensions adaptatives avec les modalités de consommation de substances.

Méthode

Participants

L’échantillon clinique comportait 43 patients (84 % d’hommes), dépendants au cannabis (critères DSM-IV), consultant pour leur usage problématique de cannabis (âge moyen et étendu : 19,6 ans [ET = 3], [14 à 25] ans). Ils ont été recrutés à Paris au Centre émergence, à l’ECIMUD de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, ainsi qu’au CEDAT de Mantes-la-Jolie (Yvelines). La répartition des derniers niveaux scolaires était : CAP/BEP = 19 %, collège = 4,8 %, lycée général et technique = 47,6 % et enseignement supérieur = 28,5 %.

L’échantillon témoin comprenait 50 sujets (78 % d’hommes), exempts de diagnostics liés à l’usage d’une substance psychoactive illicite ou de dépendance à l’alcool (âge moyen 19,7 ans (ET = 3,4), [14 à 25] ans). Ils ont été recrutés dans des établissements scolaires et réseaux associatifs d’Île-de-France.

Ne pouvaient être inclus une personne (patients, témoins) présentant un trouble psychotique avéré, une maladie somatique sévère ou chronique, un retard mental ou un trouble organique cérébral. La recherche a reçu l’avis favorable du comité d’éthique de la Pitié-Salpêtrière et tous les participants ont donné leur consentement éclairé (et leurs parents ou tuteurs légaux pour les mineurs).

Procédure et recueil des données

Les patients étaient adressés par leur thérapeute à la psychologue chargée de la recherche (GD). Lors de la rencontre initiale, les informations relatives aux objectifs et au déroulement de l’étude leur étaient présentées. Ces mêmes informations étaient transmises aux témoins lors de sessions collectives de prévention. La version française du Mini International Neuropsychiatric Interview[8] a été utilisée pour l’évaluation des critères diagnostics d’inclusion des participants. Une fois ceux-ci validés, les participants étaient reçus lors d’un entretien clinique multi-axial investiguant les caractéristiques sociodémographiques et les modalités détaillées de consommation de substances psychoactives (e.g., âges d’expérimentation, de consommation maximum, de consommation régulière ; fréquence de consommation actuelle ; quantités journalières et hebdomadaires actuelles ; contexte de consommation [social ou/et solitaire] ; heure de première consommation dans la journée).

De plus, les participants complétaient une batterie d’autoquestionnaires comprenant :

  • l’échelle d’estime de soi de Rosenberg (EES) [9] : de structure unidimensionnelle, l’EES évalue l’estime de soi globale en dix items selon une graduation de type Likert (de 1 : « fortement en accord » à 4 : « fortement en désaccord »). L’étendue des scores est comprise entre 10 et 40 ;
  • l’inventaire d’estime de soi sociale (IES) [10] : a été développé pour n’évaluer que l’estime de soi dans les situations sociales. L’IES comprend 30 items, complétés suivant une échelle de type Likert (de 1 : « complètement différent de moi » à 6 : « exactement comme moi »). L’étendue des scores varie de 30 à 180 ;
  • la version abrégée du questionnaire de soutien social de Sarason (SSQ-6) [11] : permet d’évaluer deux aspects très stables et conceptuellement distincts du soutien social perçu en 12 items : la perception de la disponibilité du soutien social (score N, compris entre 0 et 54), et la satisfaction ressentie (score S, compris entre 6 et 36) ;
  • l’inventaire des stratégies d’adaptation aux situations stressantes (CISS) [12] : cette échelle de type Likert (de1 : « pas du tout » à 5 : « beaucoup ») comprenant 48 items,s’inscrivant dans une approche multidimensionnelle du coping, mesure : le coping centré sur le problème (CP), le coping centré sur l’émotion (CEM) et le coping centré sur l’évitement (CEV) (comprenant la distraction [CEV-DIS] dont le score varie de 8 à 40, et la diversion sociale [CEV-DIV] dont le score varie de 5 à 25 points). Les scores des trois facteurs principaux varient de 16 à 80.

Analyses statistiques

Le traitement et l’analyse des données ont été réalisés avec le logiciel SPSS 15. Nous avons réalisé des analyses descriptives pour les variables quantitatives (moyenne, variance, écart-type) et qualitatives (pourcentage), utilisé des tests t de Student ou U de Mann-Withney pour les différences intergroupes sur les variables dimensionnelles, et le test de Chi2 sur les variables catégorielles. Un modèle de régression logistique multivarié a ensuite été calculé permettant d’estimer le poids de chaque dimension clinique dans les différences intergroupes observées. Enfin, des régressions linéaires simples ont été calculées pour déterminer l’influence des variables cliniques (estime de soi, coping et soutien social) sur les modalités d’usage de produits psychoactifs (VD).

Résultats

Les sujets des groupes clinique et contrôle ne différaient pas concernant le genre ( χ= 0,485, p = 0,601) et l’âge (t = −0,136, p = 0,892).

Données descriptives sur la consommation de cannabis, d’alcool, de tabac et d’autres substances illicites des patients

La majorité des patients (80,8 %) consommaient du cannabis quotidiennement depuis en moyenne plus de 40 mois (Tableau 1). Actuellement, ils consommaient en moyenne plus de 5 joints par jour, et 92,7 % déclaraient consommer du cannabis quand ils étaient seuls.

Concernant l’alcool, la grande disparité des fréquences de consommation indique que certains patients en consommaient moins d’une fois par mois, mais que d’autres buvaient très régulièrement. Les données relatives au tabac révèlent également une certaine hétérogénéité des niveaux de consommation (de 2 à 40 cigarettes fumées quotidiennement hors joint). De plus, 63,4 % rapportaient avoir déjà consommé au moins une substance psychoactive illicite autre que le cannabis : 36,6 % de l’ecstasy, 36,4 % de la cocaïne, 24,4 % des champignons hallucinogènes, 17,1 % du LSD et 14,6 % des amphétamines. Ces premiers usages de substances psychoactives illicites survenaient vers 17,1 ans (ET 2,3) pour l’ecstasy et 19,1 ans (ET 1,5) pour le LSD. Concernant les fréquences, 58,1 % des patients ont fait de un à deux usages du même produit (polyexpérimentateurs), 27,9 % pouvaient être considérés comme des polyconsommateurs (3 à 20 usages), 11,6 % d’entre eux présentaient une période d’abus ou de dépendance à l’une ou plusieurs de ces autres substances illicites (plus de 20 usages).

Tableau A
 

Estime de soi, coping et soutien social : approche descriptive, comparative et prédictive

Les analyses comparatives (Tableau 2) indiquent que les patients présentaient des niveaux d’estime de soi globale et sociale significativement inférieurs à ceux des témoins (respectivement, p = 0,002 et p =  0,035). Concernant le coping, les patients présentaient des scores de CP significativement inférieurs à ceux des témoins (p < 0,001), tandis qu’inversement leurs scores de CEM étaient plus élevés (p = 0,003). Enfin, les scores de disponibilité et de satisfaction au regard du soutien social étaient significativement plus faibles chez les patients (p = 0,029 et p < 0,001). La seule différence selon le genre est observée chez les patients, les filles présentant des niveaux d’estime de soi sociale plus élevés que les garçons (z = −1,97, p = 0,049).

Le modèle de régression logistique (Tableau 3) explique 33 % de la variance de la dépendance au cannabis (R2 de Nagelkerke) et s’avère valide dans 75,8 % des cas. L’analyse détaillée de ce modèle multivarié indique que les scores de satisfaction au regard du soutien social perçu et de CP sont les plus puissants pour différencier les patients dépendants au cannabis des témoins.

tableau2
 
tableau3
 

Correspondances entre les dimensions adaptatives et les modalités de consommation des patients

Le premier effet que nous avons testé est celui de la précocité de la consommation de cannabis en se basant sur l’âge du premier usage de cette substance. Les analyses ont mis en évidence une relation modérément significative et négative avec la dimension CEV-DIV (β = −0,350, p = 0,025). Le pourcentage de variance expliquée par l’âge du premier usage de cannabis est de 12,3 %. Ainsi, dans le groupe clinique, l’expérimentation précoce du cannabis serait associée à un style de CEV par la diversion sociale. Un lien positif a également été observé entre la durée de consommation régulière de cannabis (en nombre de mois) et le score à l’échelle de CEM (β = 0,349, p = 0,028). Le pourcentage de variance expliquée par la durée de consommation sur ce facteur est de 12,1 %. Un recours important aux stratégies de coping centrées sur l’émotion serait associé à une durée de consommation régulière de cannabis élevée. Par ailleurs, la fréquence actuelle de consommation de cannabis était positivement associée au score d’estime de soi globale (EES) (β = 0,343, p = 0,028), avec 12 % de variance expliquée. Enfin, comparativement aux patients consommateurs exclusifs de cannabis, les patients polyusagers de substances illicites présentaient des scores significativement inférieurs à la dimension de CEV-DIS (Z = −2,249, p = 0,024). Concernant le cannabis, aucun effet significatif de la consommation solitaire ou de la quantité de cannabis consommée n’a été observé. De même, malgré des variables indiquant un niveau d’usage « clinique », aucun effet significatif n’a été mis à jour concernant le tabac et l’alcool.

Discussion

Cette étude se proposait d’investiguer l’implication de dimensions psychologiques, classiquement envisagées comme des contributeurs significatifs au fonctionnement adaptatif de l’individu [5-7], au sein d’une population clinique d’adolescents et de jeunes adultes dépendants au cannabis. L’originalité de notre approche réside dans la mise en correspondance directe des indicateurs détaillés de consommation de substance avec les scores aux échelles d’estime de soi (globale et sociale) et d’ajustement (coping et soutien social perçu). Cette approche nous a semblé nécessaire du fait de l’importante hétérogénéité des usages (e.g., de 2 à 20 joints par jour) chez des sujets présentant pourtant le même diagnostic de dépendance selon les critères DSM-IV.

Dans leur ensemble, nos résultats témoignent d’un déficit, à la fois sur le plan des ressources personnelles et dans la perception subjective des ressources environnementales.

Il a été démontré que l’estime de soi pourrait intervenir dans l’étiologie de nombreux troubles psychiatriques (e.g., dépression, suicide, anxiété) et des troubles addictifs chez l’adolescent et le jeune adulte [13—19]. Il est par ailleurs généralement admis que l’estime de soi est associée à l’usage de produits psychoactifs, cependant les données sont hétérogènes quant à la polarité des associations. Il s’est avéré qu’au sein de notre échantillon clinique, nos analyses ont reproduit cette hétérogénéité des résultats concernant les associations entre estime de soi et usages de produits psychoactifs à l’adolescence. Conformément à notre hypothèse, d’un point de vue comparatif, les patients obtiennent des scores d’estime de soi globale inférieurs aux sujets témoins. Ce résultat est congruent avec la littérature suggérant que les adolescents et les jeunes adultes usagers réguliers de substances psychoactives présentent des niveaux faibles d’estime de soi [6,13,15,17-19]. Inversement, le second niveau d’analyse a révélé une association positive relativement inattendue entre le score d’estime de soi globale et la fréquence de consommation de cannabis. Ce résultat indique qu’une estime de soi globale élevée constituerait, dans notre échantillon clinique, un facteur contribuant à une plus grande sévérité de l’usage de cannabis. Ce résultat rejoint ainsi ceux des études dont les résultats indiquaient qu’une estime de soi élevée pourrait constituer un facteur de risque pour les consommations de substances psychoactives à l’adolescence [20,21].

Une explication possible à ces résultats d’apparence contradictoire, serait que les faibles niveaux d’estime de soi observés chez les patients ne soient pas spécifiquement associés à l’étiologie de la dépendance au cannabis, mais soient principalement expliqués par l’intensité des symptomatologies dépressives et anxieuses que l’on sait élevée chez ce jeune public dépendant [22]. En effet, les liens étroits entre estime de soi et troubles anxiodépressifs ne sont plus à démontrer [6,9,23]. Il est également envisageable que des facteurs environnementaux, tels que la qualité des relations familiales, les perturbations psychiatriques parentales, les problèmes développementaux au cours de l’enfance, représentent des contributeurs importants pouvant expliquer un déficit d’estime de soi, comme cela a été mis en évidence [14].

Par ailleurs, nous avons constaté qu’aucune étude ne s’était intéressée spécifiquement à l’évaluation de la composante sociale de l’estime de soi chez les jeunes usagers de produits psychoactifs, alors même que les données de la littérature indiquent que des motifs à caractère « sociaux » sont fréquemment avancés par les adolescents pour justifier leur consommation de cannabis [24]. De plus, le stress psychosocial est particulièrement élevé à l’adolescence [25]. Partant de ce constat, nous avions supposé que le cannabis pourrait être utilisé comme une stratégie de coping face au stress social comme cela avait été précédemment démontré pour l’alcool chez des adultes présentant des troubles anxieux [26]. Le recours à la substance viserait ainsi à réguler le stress généré par les situations interpersonnelles, stress généré par un défaut de confiance en ses compétences sociales. Nos résultats indiquent effectivement que les sujets dépendants présentent, comme pour l’estime de soi globale, des scores inférieurs à ceux des témoins. En revanche, le score d’estime de soi sociale n’était pas significativement associé aux différentes modalités de consommation de substances. Ce résultat confirme que la dimension interpersonnelle est importante à prendre en considération, mais d’autres études sont nécessaires pour déterminer dans quelle mesure cette variable est associée au tableau clinique global des sujets dépendants.

Concernant le coping, beaucoup d’études se sont attachées à démontrer l’utilisation des produits psychoactifs par les consommateurs comme des stratégies de coping [27], mais paradoxalement, peu d’études ont spécifiquement évalué les stratégies de coping des usagers à l’aide d’échelles cliniques standardisées.

Nos analyses comparatives ont mis en évidence un moindre recours aux stratégies de coping actives centrées sur le problème chez les patients. Cette dimension était également, avec une faible satisfaction au regard du soutien social perçu, l’un des prédicteurs significatifs de l’appartenance au groupe clinique.

Les stratégies centrées sur le problème correspondent aux tentatives cognitives et comportementales pour contrôler ou modifier la situation, et agissent indirectement sur l’émotion du fait de l’atténuation ou de l’élimination du stresseur. Elles comprennent deux dimensions plus spécifiques, la résolution de problème (i.e., la recherche d’information, l’élaboration d’un plan d’action) et l’affrontement de la situation (i.e., efforts et actions directes pour modifier le problème). Recourir à des stratégies d’ajustement centrées sur le problème nécessite un temps d’évaluation de la situation et une planification des actions à mettre en oeuvre pour essayer de le modifier. Il est envisageable que le moindre recours à ce type de stratégies, potentiellement couplé à une impulsivité plus marquée, soit lié aux effets négatifs du cannabis sur le fonctionnement cérébral et cognitif des usagers intensifs, notamment sur les capacités de planification [4]. Selon cette littérature, il est proposé que compte tenu du « court-circuit » cognitif associé à l’impulsivité et aux effets sur le fonctionnement cognitif, les patients se voient contraints de recourir à des stratégies d’ajustement plus immédiates (centrée sur l’émotion ou l’évitement). Les analyses comparatives ont effectivement révélé que les patients avaient davantage recours à des stratégies centrées sur l’émotion, qui correspondent aux tentatives du sujet de contrôler ou modifier la tension émotionnelle induite par l’exposition à un événement stressant sans agir sur ce dernier. Ces stratégies comprennent des mécanismes tels que la pensée magique ou la recherche de soutien émotionnel. Dans notre échantillon, plus la durée de consommation régulière de cannabis était élevée, plus le recours aux stratégies de coping centrées sur l’émotion était important. Ces hypothèses méritent de faire l’objet d’une investigation ultérieure. Les autres résultats relatifs au coping indiquent notamment que le recours aux stratégies de coping centrées sur l’émotion et l’évitement constitue un facteur de maintien et de développement des consommations chez les patients. Tandis qu’il a été démontré que le CP serait un facteur protecteur, notamment en termes d’initiation et de rechute, le coping évitant serait associé à une augmentation des quantités consommées ainsi qu’à un accroissement des conséquences négatives liées à l’usage [27,28]. Conformément à cette littérature, nos résultats ont également mis en évidence qu’un coping évitant centré sur la diversion sociale, à savoir le fait de rechercher la compagnie d’autres personnes, contribuerait à la précocité de l’expérimentation du cannabis. Les polyconsommateurs présentent des scores de coping évitant distraction, qui renvoie au fait de s’engager dans des activités indépendantes de la situation stressante, inférieurs chez les polyusagers.

Concernant le soutien social, dimension faisant appel aux ressources externes, les patients présentent des scores inférieurs à la fois en ce qui concerne la disponibilité perçue de leur réseau relationnel, mais également au regard de la satisfaction ressentie. Ce score de satisfaction, qui renvoie davantage à une estimation de la qualité des relations personnelles du sujet, apparaît par ailleurs comme l’une des dimensions permettant de prédire l’appartenance au groupe de dépendant au cannabis. Ce résultat est cohérent avec le modèle développé par Wills et al. [27], selon lequel le déficit de soutien social perçu de la part de la famille serait la variable la plus pertinente pour rendre compte de la dépendance chez les adolescents. Même si la mesure utilisée dans le cadre de notre étude ne permet pas de se prononcer quant à la nature familiale du déficit de soutien social perçu, au vu des résultats de certaines études [29], il apparaît tout à fait fondamental de contribuer à renforcer cette dimension, ce qui pourrait permettre le développement d’une meilleure adaptation psychosociale chez ces jeunes dépendants au cannabis.

Conclusion

Notre étude comporte un certain nombre de limites, notamment des biais concernant le recrutement de notre population, qui limitent la possibilité de généraliser nos conclusions dans le cadre de la dépendance au cannabis. En effet, les participants du groupe clinique étaient consultants pour leur dépendance au cannabis, et ce statut clinique peut avoir contribué à majorer l’expression de certaines dimensions psychologiques. La taille modeste de l’échantillon clinique et notamment le faible nombre de participantes doit s’accompagner d’une interprétation prudente des tests de significativité, ne permet pas de généraliser les résultats ni de conclure sur d’éventuelles différences liées au genre. Soulignons toutefois que la prédominance d’hommes dans l’échantillon est cohérente avec les prévalences précédemment rapportées en consultation spécialisée [30,31]. Ces différences éventuelles méritent, selon nous, de faire l’objet de futures études, notamment dans le but d’ajuster les interventions de prévention. Du point de vue méthodologique nous devons souligner la limite que constitue l’absence de résultats relatifs aux niveaux d’anxiété et de dépression dans notre échantillon clinique compte tenu des prévalences relativement élevées de troubles anxiodépresifs chez les dépendants au cannabis [31]. Enfin, concernant les patterns de consommation ,si nos résultats ont mis en évidence l’existence d’une sévérité des modalités d’usage de substances psychoactives chez les adolescents et les jeunes adultes dépendants au cannabis, au vu de l’importance des écarts-types et des étendues de certaines dimensions (notamment les fréquences d’usage et les quantités consommées), nous pouvons conclure à l’hétérogénéité des profils de consommateurs au sein de notre échantillon de patients présentant un diagnostic de dépendance au cannabis.

Malgré ces limites, notre étude a mis en évidence l’existence d’un déficit des ressources personnelles et de la perception des ressources environnementales chez les jeunes patients dépendants au cannabis. La compensation d’un manque de compétence dans la gestion du stress semble, au vu de nos résultats, pouvoir être considérée comme un facteur pouvant favoriser la consommation de cannabis et d’autres produits psychoactifs illicites. Aussi, dans une perspective de traitement, il nous apparaît que ces déficits de ressources intra- et interpersonnelles doivent être pris en compte, dans la mesure où ils représenteraient des facteurs négatifs significatifs de l’issue du traitement chez les sujets dépendants [32,33]. Enfin, comme pour les perspectives de traitement, il nous semble crucial de décentrer les actions de prévention des conduites de consommations, pour élargir le spectre d’interventions auprès du public adolescent, en favorisant l’amélioration des facteurs de protection (e.g., affirmation de soi ; coping).

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

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