Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Influence de la résistance aux hallucinations auditives sur la dépression : étude au moyen du questionnaire révisé des croyances à propos des voix

Mis à jour le mercredi 22 août 2018
Influence of resistance to voices on depression
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J.L. Monestèsa,∗, J. Vavasseur-Desperriersb, M. Villattec,L. Denizotd, G. Loase, S. Rusinekf

a EA 4556, pôle de santé mentale, laboratoire Epsylon, CHU de la Réunion, allée des Topazes, 97405 Saint-Denis cedex, Réunion
b EPSM Lille-Métropole, 104, rue du Général-Leclerc, 59280 Armentières, France
c Evidence Based Practice Institute, Seattle, États-Unis
d Pôle de santé mentale, CHU de la Réunion, Réunion
e Université libre de Bruxelles (ULB), cliniques universitaires de Bruxelles, hôpital Erasme, Bruxelles,Belgique
f UDL3, PSITEC, université Charles-de-Gaulle, Lille 3, université Lille, Nord-de-France, rue du Barreau, 59650 Villeneuve-d’Ascq cedex, France

Résumé

Objectifs. — Cette recherche vise à étudier l’influence de la résistance aux hallucinations auditives sur la dépression dans un groupe de patients atteints de schizophrénie, au moyen de la version francophone du Beliefs About Voices Questionnaire Revised.

Méthode. — Trente-huit patients souffrant de schizophrénie et présentant des hallucinations auditives ont été évalués à l’aide de l’échelle des syndromes positifs et négatifs (PANSS), de l’échelle de dépression de Calgary (CDSS) et du questionnaire révisé des croyances à propos des voix (BAVQ-R), qui mesure les dimensions de Malveillance, de Bienveillance, d’Omnipotence, de Résistance et d’Engagement dans le rapport des patients à leurs hallucinations auditives.

Résultats. — Les dimensions Résistance et Malveillance sont fortement corrélées à la dépression. Mais la résistance aux voix est la seule dimension qui influe sur la dépression. Par ailleurs,les patients déprimés résistent davantage à leurs hallucinations auditives. De plus, la résistance émotionnelle, contrairement à la résistance comportementale, est responsable de la dépression chez les patients souffrant d’hallucinations. La version francophone du BAVQ-R présente une consistance interne satisfaisante et de bonnes validités concourante et de construit. Elle retrouve les corrélations entre les dimensions Malveillance et Résistance, et entre les dimensions Bienveillance et Engagement.

Conclusion. — La résistance aux voix, particulièrement la résistance émotionnelle, constitue un facteur important de la symptomatologie dépressive chez les patients souffrant de schizophrénie. La version francophone du BAVQ-R présente despropriétés psychométriques satisfaisantes.
© L’Encéphale, Paris, 2014.

Summary

Objective. — Beliefs about voices and reactions to voices have been proposed as important variables influencing the course of depression in schizophrenia. Consequences of auditory hallucinations are different according to identity, goals, omnipotence, omniscience, and meanings attributed to voices by the client. Ten to 15 % of the general population experience auditory hallucinations during lifetime without any distress or need for medical care. In addition, neither frequency of voices, nor their topography, influence the emotional consequences of auditory hallucinations experiences, but the relationships to voices. The Revised Belief about Voices Questionnaire analyzes voices along 5 dimensions: malevolence, benevolence, omnipotence, resistance, and engagement. Malevolent voices are related to depression, where as benevolent voices engender more positive emotions. Subjects usually engage with benevolent voices, to malevolent voices. But resistance strategies are barely efficient and often back-fire. Patients resisting to their voices consider them more malevolent and present with more depressive symptoms. This research aims at studying the influence of resistance to auditory hallucinations on depression in a group of patients suffering from schizophrenia and experiencing auditory hallucinations, using the Revised Beliefs About Voices Questionnaire (BAVQ-R). It alsoprovides a study of the psychometrics properties of the French language version of the BAVQ-R.

Method. — Thirty-eight patients suffering from paranoid schizophrenia, undifferentiated schizophrenia or schizoaffective disorder, have been tested with the French versions of the Revised Beliefs About Voices Questionnaire (BAVQ-R), the Positive and Negative Syndrome Scale (PANSS),and the Calgary Depression Scale for Schizophrenia (CDSS). Each patient presented with auditory hallucinations during the week before evaluation, with a minimum score of 3 on P3 item of PANSS. Mean age was 39.39 years (SD 11.33); mean duration of symptoms was 13.92 years (SD 10.81), and patients’ mean history of hospitalizations was 7.66 (SD 9.24). Each patient was receiving an antipsychotic medication at the time of evaluation, with a mean chlorpromazine equivalent dose of 806.69 mg/d (ET 539.51); 18.5 % of patients were receiving serotonin reuptake inhibitor, and 31.57 % once committed a suicide attempt.

Results. — The French version of the BAVQ-R presents with a satisfying internal consistency (Cronbach’s alpha = 0.74). Similar to the original version, Malevolence and Resistance, and Benevolence and Engagement dimensions are strongly correlated (r = 0.73, and r = 0.90, P < 0.05,respectively). The BAVQ-R scores correlate with the CDSS (r = 0.40, P < 0.05) and the PANSS General Psychopathology subscale scores (r = 0.44, P < 0.05), but not with the Positive and Negative subscales. (r = 0.17, and r = 0.13, P > 0.05, respectively). Correlations and forced entry multiple regressions analyses show that Resistance and Malevolence are both strongly correlated to depression, but Resistance is the only dimension that influences depression. Moreover, clients presenting with depressive symptoms resist more to their auditory hallucinations. Finally, emotional resistance, in comparison to behavioral resistance, is responsible for depression in people suffering from auditory hallucinations.

Conclusion. — Emotional resistance to auditory hallucinations constitutes the most important variable influencing depression in schizophrenia comparing to what the voices say or are supposed to know, their malevolence or benevolence. Demonstration of the influence of resistance to voices on depression would help the development of new therapeutic practices.
© L’Encéphale, Paris, 2014.

trait-horiz
 

Introduction

Au-delà de la fréquence d’apparition et du contenu des hallucinations, le rapport que les patients entretiennent avec « leurs voix » a été proposé comme déterminant de la symptomatologie dépressive [1]. Les émotions et les comportements déclenchés par les hallucinations découleraient avant tout du sens donné par le sujet aux voix qu’il entend. En effet, les répercussions des hallucinations sont différentes en fonction de l’interprétation du phénomène, de l’identité attribuée à la voix, de ses buts, de son omnipotence et omniscience supposées [2]. Ce modèle est étayé par la variété des réponses émotionnelles et comportementales face aux hallucinations : la plupart des patients sont effrayés et tentent d’échapper à ces voix, mais d’autres trouvent l’expérience intrigante, voire agréable. De plus, ni la forme des voix, leur fréquence, ou la valence des propos entendus, n’ont d’influence sur les répercussions émotionnelles et comportementales [1—3]. Il semble que se soient les relations entretenues avec la voix, et les croyances à son propos, qui déterminent les répercussions des hallucinations.

On distingue plusieurs dimensions du rapport aux hallucinations auditives. Elles concernent d’abord les intentions attribuées à la voix, selon qu’elle est considérée bienveillante, cherchant par exemple à protéger, ou malveillante, cherchant par exemple à punir. Les voix jugées malveillantes engendrent plus de symptômes dépressifs ; celles jugées bienveillantes engendrent généralement des émotions positives [1,3]. Une autre dimension est l’omnipotence, le pouvoir attribué à la voix. Les données sont, sur ce point, contradictoires. Certaines recherches repèrent une association entre les symptômes dépressifs et l’omnipotence [4—6]. D’autres ne retrouvent pas cette association une fois prises en compte la bienveillance, la malveillance, la durée de la maladie ou les capacités d’insight [3]. Deux dernières dimensions concernent les réactions émotionnelles et comportementales face aux voix,selon qu’on leur résiste et cherche à s’en débarrasser, ou au contraire, qu’on essaie d’entrer en contact avec elles.Une corrélation a été retrouvée entre la bienveillance et l’engagement vis-à-vis de la voix [1,7]. À l’inverse, le caractère malveillant est associé à la résistance à la voix [1,8]. Considérer les voix comme malveillantes conduit à chercher à les faire disparaître [8].

Les stratégies d’évitement des voix sont proposées comme facteur de maintien des interprétations de leur caractère malveillant [9]. De plus, la résistance aux voix est évoquée comme prédictive d’une plus grande souffrance psychologique, notamment de la dépression. Deux études suggèrent que les stratégies de résistance aux voix pourraient être directement source de symptômes dépressifs [10,11]. Cependant, l’étude des répercussions de la résistance aux voix est encore trop marginale pour affirmer leur influence sur la symptomatologie dépressive. La présente recherche vise donc à avancer dans l’évaluation des liens entre la dépression et la résistance envers les hallucinations auditives. La plupart des recherches sur les relations des patients à leurs hallucinations auditives utilisent le « Beliefs About Voices Questionnaire » (BAVQ [12], forme révisée,BAVQ-R [13]) construit pour évaluer les différentes dimensions du rapport aux hallucinations. Des traductions ont été utilisées dans deux recherches incluant des populations francophones [7,14], mais l’étude des propriétés psychométriques du BAVQ-R en langue française fait dé faut. Cette recherche a également pour but d’évaluer les propriétés de la version francophone du BAVQ-R.

Patients et méthode

Population

L’échantillon était composé de 38 patients (25 hommes, 13 femmes), 34 répondant aux critères de schizophrénie de type paranoïde (F20,0 × ), 1 de type indifférencié (F20,3 × ), et 3 de trouble schizo-affectif (F25 × )1. Tous présentaient des hallucinations auditives la semaine précédant l’évaluation (score minimum à l’item P3 de la PANSS > 3). La participation à l’étude a été proposée à 45 patients, 7 ont refusé de participer ou ont interrompu leur participation. Trente-trois patients étaient hospitalisés, 5 étaient suivis en ambulatoire. L’âge moyen était de 39,39 ans (ET11,33) ; la durée moyenne des troubles depuis le début de la maladie était de 13,92 ans (ET 10,81). Le nombre moyen d’hospitalisations était de 7,66 (ET 9,24). Tous les patients recevaient un traitement neuroleptique ou anti-psychotique. La dose moyenne (équivalent chlorpromazine)était de 806,69 mg/j (ET 539,51) [15]. L’âge moyen du premier traitement par neuroleptique était de 25,92 ans (ET6,34) ; 18,5 % des patients recevaient un antidépresseur(IRS), et 31,57 % avaient déjà fait une tentative de suicide.

Procédure

Procédure générale
Les évaluations ont été réalisées par un des auteurs (JVD) au cours d’un entretien unique. Treize patients ont été évalués par un deuxième investigateur (JLM) afin de calculer un accord inter-observateurs pour la PANSS (coefficient intra-classes = 0,93). On proposait aux patients de participer à cette recherche lors des derniers jours de leur hospitalisation, ou lors d’une rencontre au centre médico-psychologique où ils étaient pris en charge. Un entretien semi-structuré était réalisé pour la PANSS et la CDSS, puis le patient remplissait le BAVQ-R en présence de l’investigateur.

Traduction du BAVQ-R
Le Beliefs About Voices Questionnaire-Revised a été traduit par deux des auteurs (JLM et JVD) avec l’accord de l’auteur principal de la version originale, puis rétro-traduit en anglais par une traductrice professionnelle. Les deux versions ont été comparées, ce qui a donné lieu à des ajustements minimes.

Mesures

Les patients étaient évalués à l’aide des instruments suivants :

  • le questionnaire révisé des croyances à propos des voix (BAVQ-R, [13]) : auto-questionnaire de 35 affirmations, avec réponses sur une échelle de Likert en 4 points (de 0 = « pas d’accord », à 3 = « pleinement d’accord »). Ce questionnaire se décompose en cinq sous-échelles. Les trois premières explorent les significations données aux hallucinations auditives (« Malveillance », « Bienveillance », « Omnipotence »), les deux autres sous-échelles évaluent les réactions émotionnelles et comportementales aux hallucinations, selon que les patients tentent de résister aux voix (« Résistance ») ou qu’ils les écoutent activement (« Engagement »). Cinq items de la sous-échelle Résistance mesurent la résistance émotionnelle (par exemple « Ma voix m’effraie »), et quatre la résistance comportementale ( par exemple « J’essaie de l’enlever de mon esprit. »). Les sous-échelles du BAVQ-R présentent de bonnes consistances internes (alphas de Cronbach entre 0,74 et 0,88, moyenne = 0,86) ;
  • l’échelle de dépression de Calgary (CDSS, [16]) : évalue la symptomatologie dépressive dans la schizophrénie. La CDSS est une hétéro-évaluation qui comprend 9 items : Dépression, Désespoir, Auto dépréciation, Idées de référence associées à la culpabilité, Culpabilité pathologique, Dépression matinale, Éveil précoce, Suicide, Dépression observée. La cotation de chaque item va de 0 (absent) à 3 (sévère) ;
  • l’échelle des syndromes positifs et négatifs (PANSS, [17]) : hétéro-évaluation en 30 items, répartis en trois sous-échelles : positive, négative, et de psychopathologie générale. Chaque item est noté de 1 (absence du symptôme) à 7 (symptôme extrêmement présent).

Démarche statistique
La consistance interne du BAVQ-R et de ses cinq sous-échelles est évaluée au moyen de coefficients alpha de Cronbach. Des coefficients de corrélation de Pearson sont calculés pour estimer les relations entre les sous-échelles ,ainsi qu’entre chacune de ces sous-échelles, la CDSS, et les différentes composantes de la PANSS. L’influence des sous-échelles du BAVQ-R et de la PANSS sur le score à la CDSS est évaluée au moyen d’analyses de régressions linéaires multiples avec entrées forcées. Les scores à la sous-échelle Résistance de la BAVQ-R sont comparés entre les participants recevant un score pathologique ou non à la CDSS au moyen d’une analyse de variance unifactorielle. Toutes les analyses statistiques sont effectuées avec le logiciel SPSS 16.

Résultats

Propriétés psychométriques de la version francophone du BAVQ-R

Consistance interne
Pour le questionnaire dans son ensemble, l’alpha de Cron-bach est de 0,74. Il se révèle également satisfaisant pour les sous-échelles Malveillance (0,74), Bienveillance (0,81), Résistance (0,75) et Engagement (0,89), mais présente une valeur plus faible pour la sous-échelle Omnipotence (0,40). Dans l’étude originale [13], chaque sous-échelle présentait un alpha supérieur à 0,70, la sous-échelle Omnipotence recevant la valeur la plus faible (0,74), néanmoins supérieure à celle obtenue pour la version francophone.

Validité de construit
Le BAVQ-R décompose les diverses croyances et conséquences émotionnelles et comportementales en regard des hallucinations auditives. Chaque sous-échelle mesure une dimension particulière ; il est donc nécessaire d’examiner les diverses corrélations entre les sous-échelles afin de vérifier que les constructions théoriques sont fondées. Une forte corrélation [18] existe entre les sous-échelles Malveillance et Résistance et les sous-échelles Bienveillance et Engagement (respectivement r = 0,73 et 0,90, p < 0,05). Ces résultats sont identiques à ceux de la version originale du questionnaire (respectivement r = 0,68 et 0,80, p < 0,01). La sous-échelle Omnipotence est fortement corrélée à la sous-échelle Bienveillance (r = 0,43, p < 0,05) et à la sous-échelle Engagement (r = 0,47, p < 0,05). En revanche, on ne retrouve pas de corrélation entre la sous-échelle Omnipotence et les sous-échelles Malveillance (r = 0,09, p > 0,05) et Résistance (r = —0,02, p > 0,05). L’étude originale [13] retrouve une forte corrélation entre l’Omnipotence et les sous-échelles Malveillance et Résistance, mais une absence de corrélation avec les sous-échelles Bienveillance et Engagement. Pour les autres sous-échelles, les relations entre les dimensions mesurées sont comparables à celles de la version originale. Ces résultats sont en cohérence avec les hypothèses théoriques et témoignent d’une bonne validité de construit.

Validité concourante
Le BAVQ-R est fortement corrélé avec la CDSS (r = 0,40,p < 0,05) et la sous-échelle de psychopathologie générale de la PANSS (r = 0,44, p < 0,05). Les corrélations entre le BAVQ-R et les sous-échelles négatives et positives de la PANSS se révèlent non significatives (respectivement r = 0,17 et 0,13,p > 0,05). Les corrélations entre les sous-échelles du BAVQ-R et la CDSS ne présentent une significativité que pour la Malveillance (r = 0,37, p < 0,05) et la Résistance (r = 0,54,p < 0,05). Par ailleurs, seule la sous-échelle Engagement est corrélée au score de psychopathologie générale de la PANSS (r = 0,41, p < 0,05). Il n’existe pas de corrélation significative du BAVQ-R avec la sous-échelle de symptomatologie positive de la PANSS, vraisemblablement en raison de la variété des symptômes évalués par cette sous-échelle. Au final, l’analyse des propriétés psychométriques de la version francophone du BAVQ-R met en évidence une bonne consistance interne ainsi qu’une validité de construit et une validité concourante satisfaisantes. Les coefficients de corrélations entre toutes les échelles sont rassemblés dans le Tableau 1.

Influence de la résistance aux voix
Les scores aux sous-échelles du BAVQ-R, de la PANSS, ainsi que le score total à la CDSS sont rassemblés dans le Tableau 2. Afin de tester l’influence de la résistance aux voix sur la dépression en comparaison des autres dimensions du BAVQ-R, une analyse de régression linéaire multiple avec entrée forcée a été réalisée, avec les scores à la CDSS comme variable dépendante et les scores aux sous-échelles du BAVQ-R comme variables indépendantes. Le modèle présente un bon ajustement (r = 0,60). La valeur du r2 permet d’estimer que 36 % de la variance du score de dépression est expliquée par la combinaison des sous-échelles du BAVQ-R. L’analyse des coefficients bêta pour chaque sous-échelle de la BAVQ-R met en évidence que la sous-échelle Résistance est la seule contribuant significativement au modèle (t = 2,92, p < 0,05). Contrairement aux autres, la sous-échelle Résistance permet d’expliquer le score obtenu à la CDSS. Malgré la corrélation entre les sous-échelles Malveillance et Résistance, nos résultats montrent que la dimension Résistance est la seule qui prédit le score de dépression. En intégrant dans le calcul de régression multiple les scores de la sous-échelle de psychopathologie générale de la PANSS comme variable indépendante, le pourcentage de la variance expliquée passe de 36 % à 40 %, mais la sous-échelle Résistance reste la seule variable contribuant significativement au modèle (t = 0,20, p < 0,05). Par ailleurs, lorsqu’on sépare l’échantillon sur la base du score seuil à la CDSS retenu pour qualifier la dépression (supérieur ou égal à 6 [16]), les 9 participants déprimés présentent un comme variable dépendante et les scores aux sous-échelles du BAVQ-R comme variables indépendantes. Le modèle présente un bon ajustement (r = 0,60). La valeur du r2 permet d’estimer que 36 % de la variance du score de dépression est expliquée par la combinaison des sous-échelles du BAVQ-R.

L’analyse des coefficients bêta pour chaque sous-échelle de la BAVQ-R met en évidence que la sous-échelle Résistance est la seule contribuant significativement au modèle (t = 2,92,  p < 0,05). Contrairement aux autres, la sous-échelle Résistance permet d’expliquer le score obtenu à la CDSS. Malgré la corrélation entre les sous-échelles Malveillance et  Résistance, nos  résultats  montrent que la dimension Résistance est la seule qui prédit le score de dépression. En intégrant dans le calcul de régression multiple les scores de la sous-échelle de psychopathologie générale de la PANSS comme variable indépendante, le pourcentage de la variance expliquée passe de 36 % à 40 %, mais la sous-échelle Résistance reste la seule variable contribuant significativement au modèle (t = 0,20, p < 0,05). Par ailleurs, lorsqu’on sépare l’échantillon sur la base du score seuil à la CDSS retenu pour qualifier la dépression (supérieur ou égal à 6 [16]), les 9 participants déprimés présentent un score moyen à la sous-échelle Résistance statistiquement supérieur aux 29 non déprimés (Z = —3,01, p < 0,05), ce qui n’est le cas pour aucune autre des sous-échelles du BAVQ-R. Enfin, la sous-échelle Résistance se décompose en deux groupes d’items mesurant la résistance comportementale émotionnelle. Ces deux groupes d’items présentent une bonne consistance interne (respectivement alpha = 0,70 et 0,62) et sont fortement corrélés (r = 0,46, p < 0,05). Les 9 participants déprimés présentent des scores statistiquement plus élevés pour ces deux groupes d’items (résistance comportementale : Z = —2,76, p < 0,05, résistance émotionnelle : Z = —2,69, p < 0,05). Cependant, lorsqu’on intègre comme variables indépendantes ces deux groupes d’items aux autres sous-échelles du BAVQ-R (à l’exception de la sous-échelle Résistance), seule la résistance émotionnelle contribue significativement aux variations des scores à la CDSS (b = 0,40, t = 2,18, p < 0,05).

     

Discussion

Afin d’étudier l’influence de la résistance aux hallucinations auditives, les propriétés psychométriques de la version francophone du Beliefs About Voices Questionnaire-Revised ont été étudiées. Ce questionnaire présente une consistance interne satisfaisante et de bonnes validités concourante et de construit. Sa version francophone permet de distinguer les différentes dimensions du rapport d’un sujet à ses voix. Nos résultats confirment la corrélation entre les sous-échelles Malveillance et Résistance et entre les sous-échelles Bienveillance et Engagement.

Malgré la corrélation entre les sous-échelles Malveillance et Résistance, nos résultats montrent que la dimension de Résistance est la seule qui influence significativement les scores de dépression. Les participants déprimés résistent statistiquement davantage à leur voix que les participants non déprimés. Ces résultats complètent les études précédentes à propos de la Résistance [10,11], qui mettent en avant les tentatives directes de changement ou de résistance aux voix comme déterminantes des souffrances psychologiques des patients. De plus, nos résultats montrent que seule la résistance émotionnelle a un effet significatif sur la dépression. Les items de Résistance comportementale portent sur les démarches actives du patient pour se débarrasser des voix ; ceux de Résistance émotionnelle concernent les répercussions des voix sur les ressentis du patient. Ces deux groupes d’items sont fortement corrélés. Aussi, le fait que seuls les items de Résistance émotionnelle ont un effet significatif sur la dépression pourrait refléter le désarroi des patients face à l’inefficacité de la résistance comportementale. Cette dernière pourrait leur apparaître comme la seule relation possible aux voix qu’ils jugent insupportables. Ce ne serait donc pas la résistance aux hallucinations en elle-même qui augmenterait la symptomatologie dépressive mais l’impossibilité de mettre en place une résistance efficace.

Nos résultats appuient les stratégies thérapeutiques ciblant la résistance aux voix. À l’opposé  des  stratégies de coping contre les hallucinations, mises en place intuitivement par les patients et systématisées en thérapie comportementale et cognitive [19,20], des stratégies d’acceptation et de pleine conscience commencent à être évaluées. Elles impliquent une démarche active de distanciation et d’observation des voix, ainsi qu’une acceptation de leur présence, afin de limiter le coût émotionnel lié à la résistance. Paradoxalement, accepter la présence des voix accroît le sentiment de contrôle face aux voix [21]. De même, les capacités d’acceptation des voix sont corrélées à moins de symptômes dépressifs, une meilleure qualité de vie, et une moindre obéissance aux hallucinations de commande [22]. Deux études ont évalué cette démarche d’acceptation et de pleine conscience au travers de protocoles de thérapie d’acceptation et d’engagement [23,24], obtenant un taux de réhospitalisation moindre sur neuf mois [25], une diminution des symptômes dépressifs associés aux hallucinations et une amélioration du fonctionnement global et social [26]. Une analyse conjointe des résultats de ces deux études [27] montre que la diminution du taux de réhospitalisation est due à la diminution de la crédibilité accordée aux hallucinations, et non à celle des symptômes émotionnels, ou de la fréquence des hallucinations [28]. Ces résultats sont néanmoins à mettre en perspective du fait qu’une part importante des échantillons présentait des hallucinations dans le cadre d’un trouble de l’humeur. Enfin, une étude récente a également mis en évidence une efficacité notable de l’entraînement à la pleine conscience sur la diminution des symptômes positifs [29].

Plusieurs limites cette étude pondèrent la portée des résultats. Le nombre restreint de sujets implique d’interpréter prudemment les résultats et appelle d’autres recherches auprès d’échantillons plus importants. De plus, la faible consistance interne de la sous-échelle d’omnipotence pourrait refléter un manque de compréhension de ses items. L’omnipotence a été observée comme associée à la dépression [4—6], mais la faible consistance interne de cette sous-échelle dans nos résultats limite la conclusion quant à l’absence d’influence de l’omnipotence sur la symptomatologie dépressive. De même, l’absence de corrélation entre Omnipotence et Résistance peut être dépendante du manque de consistance de la sous-échelle Omnipotence. Cependant, bien qu’une corrélation entre Omnipotence et Résistance ait été observée précédemment [2], on n’observe pas de contribution significative de l’Omnipotence sur la Résistance. Plutôt que l’omnipotence supposée de la voix, il semble que le caractère malveillant détermine la réponse d’évitement [3]. Malgré ces limitations, nos données fournissent un argument supplémentaire en faveur du caractère prédictif de la résistance aux voix sur les répercussions émotionnelles des hallucinations. Le recours au BAVQ-R peut se révéler d’une grande utilité en clinique pour évaluer la résistance face aux hallucinations, pouvant être à l’origine de symptômes dépressifs.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

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