Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Régulation émotionnelle chez des adolescents présentant des troubles des conduites et chez des témoins

Mis à jour le mercredi 22 août 2018

dans
Emotion regulation in adolescents with conduct disorderand controls
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A.-S. Debordea,∗, S. Vanwalleghem Mauryb, S. Aitelc

a Laboratoire paragraphe EA 349, équipe de recherche CRAC—compréhension raisonnement et acquisition de connaissances, UFR psychologie de l’enfant et du développement, université Paris 8, 2, rue de la Liberté, 93200 Saint-Denis, France
b Hôpital Robert-Debré, 75019 Paris, France
c UFR psychologie de l’enfant et du développement, Université Paris 8, 93200 Saint-Denis, France

Résumé

Malgré les travaux théoriques mettant en relation les troubles des conduites (TC) avec les difficultés de régulation émotionnelle, peu de recherches expérimentales ont exploré les liens entre ces deux variables. Cette étude visait à étudier les liens entre TC et régulation émotionnelle chez 75 adolescents : 30 adolescents avec TC et 45 témoins, âgés de 13 à 18 ans. La régulation émotionnelle a été mesurée à l’aide de deux auto-questionnaires : la TAS-20 (questionnaire d’alexithymie de Toronto), considérée comme le gold standard pour mesurer l’alexithymie, et la DERS (Difficulties in Emotion Regulation Scale), une échelle de régulation émotionnelle récemment validée. Les résultats ont mis en évidence que les témoins et les adolescents avec TC présentaient des scores de régulation émotionnelle significativement différents. De plus, les corrélations ont montré que, plus les difficultés de régulation émotionnelle étaient importantes, plus les TC étaient sévères. Enfin, d’après les analyses discriminantes, les deux outils utilisés pour décrire les modalités de régulation émotionnelle se sont révélés efficaces pour prédire l’appartenance d’un participant au groupe TC ou au groupe témoin de manière significative. Les résultats vont dans le sens des travaux ayant souligné le lien théorique entre un défaut de mentalisation (i.e. accès et compréhension des états internes) et le passage à l’acte. Ils encouragent le développement de programmes thérapeutiques centrés sur la régulation émotionnelle à l’attention d’adolescents avec TC.
© L’Encéphale, Paris, 2014.

Summary

Objectives. — Although many authors have highlighted similarities between conduct disorder (CD) and alexithymia, little empirical research has actually investigated the contribution of emotion processing to CD. The purpose of this study was to explore the relationships between CD and scores on affect regulation scales among 75 adolescents: a group of 30 adolescents with CD and a group of 45 controls, ranging in age from 13 to 18.
Method. — All participants filled in a socio-demographic questionnaire. CD diagnosis was assessed in regard to DSM-IV criteria using the specific CD section of the Kiddie-Sads. Affect regulation was measured with two self-reports: TAS-20 (Toronto Alexithymia Scale), known as the gold standard for alexithymia measurement, and DERS (Difficulties in Emotion Regulation Scale), a recently validated scale. In addition, since depression may influence the correlations between CD and alexithymia, it was also measured with the BDI. In order to have more information on the CD group, the CTQ was also used. One way analyses of variance adjusting for age were used for mean score comparisons. Partial correlations adjusting for age were used to investigate the link between the CD severity (the severity index was calculated from the Kiddie-Sads) and affect regulation scores. Finally, discriminant analyses were conducted to explore whether affect regulation could correctly categorize controls and adolescents with CD.
Results. — These results provided some additional data in order to understand the relationship between affect regulation and CD. Controls and adolescents with CD had significantly different emotion regulation scales scores at both scales (TAS-20 and DERS) and in most of their dimensions. Moreover, they also point out the positive correlation between difficulties in affect regulation and CD severity. To our knowledge, this is the first study to have investigated relationships between CD and alexithymia using a severity index of CD. Finally, discriminant analyses showed that the two emotion regulation scales permitted the significant discrimination of both groups. These results are consistent with previous works highlighting the theoretical relationship between deficit in mental elaboration and acting-out. They point to the need to develop therapeutic programs in order to improve emotion regulation of teenagers with CD. Finally, an additional analysis showed a relationship between emotional neglect in childhood (measured with CTQ) and the CD severity. A task for future research would be to study the relationships between attachment, emotional regulation and CD in adolescence.
© L’Encéphale, Paris, 2014.

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Introduction

Selon le DSM-IV, les troubles des conduites (TC) font référence à un ensemble de comportements répétitifs et persistants portant atteinte aux droits fondamentaux d’autrui ou transgressant les normes et règles sociales. Ces troubles entraînent une altération significative du fonctionnement social, scolaire ou professionnel. D’après la revue de littérature de l’Inserm [1], les TC concerneraient 3 à 9 % des adolescents de 13 ans à l’âge adulte. Pour les psychanalystes, ces comportements seraient le résultat de difficultés d’élaboration psychique [2]; autrement dit, l’impossibilité à accéder et à comprendre ses états internes favoriserait le passage à l’acte. Pour plusieurs auteurs [e.g. 3], l’alexithymie est un concept qui fait précisément référence à cette incapacité à accéder et à comprendre ses états internes. Il se caractérise principalement par une difficulté à identifier et à verbaliser les états émotionnels, à distinguer les émotions et les sensations corporelles qui y sont associées, par une vie fantasmatique réduite et un mode de pensée opératoire, c’est-à-dire tourné vers les aspects concrets de l’existence, au détriment de leurs aspects émotionnelles [4]. La littérature met en évidence des correspondances entre alexithymie et TC : tout comme les alexithymiques, les adolescents avec TC présenteraient des difficultés dans la reconnaissance des émotions [5] ; inversement, les alexithymiques pourraient manifester des accès de violence [6,7].

Malgré ces similarités, peu d’études ont cherché à objectiver les liens entre alexithymie et TC à l’adolescence. De plus, leurs résultats sont contradictoires. À noter que ces recherches ne traitent pas spécifiquement des TC car elles utilisent majoritairement d’autres termes (i.e. délinquance,psychopathie...). À notre connaissance, seulement 4 études ont rapporté un lien entre alexithymie et délinquance ou psychopathie [8—11]. Dans leur recherche, Langevin & Hare [10] ont trouvé des corrélations positives entre alexithymie et psychopathie dans un échantillon de 60 adolescents (40 psychopathes et 20 témoins). De même, en 2012, Pihet et al. [8] ont mis en évidence des scores d’alexithymie particulièrement élevés chez 80 adolescents délinquants. Enfin,Zimmermann [9] et Berastegui et al. [11] ont montré que l’alexithymie était l’une des deux dimensions caractéristiques de la délinquance à l’adolescence. En revanche, deux études ne retrouvaient pas cette association [12,13]. En effet, en 2001, Moriarty et al. [12] ne montraient pas de différence significative dans les scores d’alexithymie chez des adolescents délinquants sexuels (n = 15) et des témoins (n = 49). De même, en 2012, une étude de Pihet et al. [13] ne mettait pas en évidence de différence significative dans les scores d’alexithymie chez des adolescents avec TC (n = 39) et des témoins (n = 39). Afin d’éclairer cette absence de consensus, notre étude se proposait d’examiner les liens entre alexithymie et comportements délinquants. Dans la mesure où ces comportements se manifestent à l’adolescence, il paraissait pertinent de recueillir des données sur cette période de vie. Dans cette optique, le référentiel théorique choisi a été celui du DSM-IV. En effet, comparativement au terme « délinquance », terme générique rendant compte d’un phénomène social, le terme « troubles des conduites » du DSM-IV présente l’avantage d’être clairement défini. De plus, comparativement au terme psychopathie, le terme « trouble des conduites » est plus adapté pour rendre compte de la période de l’adolescence. En effet, implicitement, le terme « psychopathie » se réfère à la personnalité antisociale dont le diagnostic ne peut être posé avant l’âge de 18 ans. L’alexithymie a été mesurée en utilisant la TAS-20, un auto-questionnaire considéré comme le gold standard pour mesurer cette dimension. Afin de compléter cet outil, la DERS, une échelle de régulation émotionnelle récemment validée, a été utilisée conjointement.

Méthode

Participants

L’échantillon total était composé de 75 adolescents (38 filles et 37 garçons). La moyenne d’âge était de 14,3 ans (ET = 1,26 ; [13—18]). Le groupe avec TC était constitué de 30 adolescents (11 filles et 19 garçons), âgés en moyenne de 15,4 ans (ET = 1,13 ; [14—18]). Il a été recruté auprès de la protection judiciaire de la jeunesse au sein d’une unité éducative en milieu ouvert. Le groupe témoin était constitué de 45 adolescents (27 filles et 18 garçons), scolarisés au collège, en classe de 4e en zone d’éducation prioritaire. Ils étaient âgés en moyenne de 13,5 ans (ET = 0,66 ; [13—15]).

Procédure et recueil de données

Le diagnostic de trouble des conduites a été posé en référence aux critères DSM-IV en utilisant la section consacrée à ce trouble dans la Kiddie-Sads ([14] ; version française[15]). Le questionnaire comprend 15 items, répartis en 4 dimensions : agression envers des personnes ou des animaux, destructions de biens matériels, fraude ou vol, violations graves de règles établies. À partir de la Kiddie-Sads, un indice de sévérité du trouble des conduites a été calculé en additionnant tous les items cotés « oui » (« oui = 1 », « non = 0 »). Cet indice va de 0 à 15. Les participants étaient considérés comme présentant des troubles des conduites si le score de sévérité était supérieur ou égal à 3 et si les troubles entraînaient une altération cliniquement significative du fonctionnement social ou scolaire. Le questionnaire d’alexithymie de Toronto (TAS-20,[16—19] ; version française : [20]) a été utilisé pour mesurer l’alexithymie. Cet auto-questionnaire est considéré comme le gold standard pour mesurer cette dimension. Il s’agit d’une échelle de type Likert en 5 points qui comporte3 facteurs : (DIF) difficulté à identifier des émotions, (DDF) difficulté à décrire ses émotions, (EOT) pensées orientées vers l’extérieur. Le score total varie entre 20 et 80. Afin de compléter les informations recueillis sur l’alexithymie, la « Difficulties in Emotion Regulation Scale » (DERS ; [21] ; traduction française : [22]) a également été utilisée. Cette échelle comprend 36 items et vise à évaluer les difficultés de régulation des émotions à travers 6 dimensions : N (Non-acceptance) : non-acceptation de sa réponse émotionnelle, G (Goals) : difficultés à adopter des comportements orientés vers un but dans un contexte émotionnel négatif, I (Impulse) : difficultés à se contrôler dans un contexte émotionnel négatif, A (Awareness) : manque de conscience émotionnelle, S (Strategies) : difficultés à mettre en place des stratégies de régulation des émotions dans un contexte émotionnel négatif, C (Clarity) : difficultés à identifier ses propres émotions. Plus le score est élevé et plus le sujet présente des difficultés dans la régulation de ses émotions.

Afin de contrôler un éventuel effet de la dépression, l’inventaire abrégé de dépression de Beck à 13 items (BDI, [23] ; traduction française [24]) a été utilisé. Il s’agit d’un auto-questionnaire portant sur la semaine écoulée. Les items sont gradués de 0 à 3 et fournissent une note globale d’intensité du syndrome dépressif allant de 0 à 39. Des notes seuils ont été calculées par Beck et Beamesderfer [in 24] :score de 0 à 3 : pas de dépression ; de 4 à 7 : dépression légère ; de 8 à 15 : dépression modérée ; 16 et plus : dépression sévère.

Un questionnaire socio-démographique visant à recueillir des informations complémentaires a également été proposé aux participants.
Enfin, le Childhood Trauma Questionnaire (CTQ, [25] ;traduction française [26]) a été proposé aux adolescents avec TC afin de mieux caractériser cet échantillon. Cet auto-questionnaire est un questionnaire de type Likert, gradués de 1 « jamais vrai » à 5 « toujours très vrai ». Il comporte 5 dimensions comprenant chacune 5 items. Le score à chacune de ces dimensions varie de 0 à 25.
Tous les participants et leurs parents ont rempli un formulaire d’information et de consentement. Dans un premier temps, les participants ont répondu aux auto-questionnaires. Pour le groupe témoin, la passation a été collective alors que pour les adolescents avec TC, elle était individuelle. Chacun des deux groupes a été invité à poser des questions sur les formulations susceptibles de poser problème dans les questionnaires. Dans un 2e temps, tous les participants ont été reçus par le psychologue référent de l’étude afin de répondre à la section de la Kiddie-Sads concernant les TC.

Analyses statistiques

Dans la mesure où la différence d’âge entre les témoins et les adolescents avec TC était significative et que l’âge était significativement corrélé à la majorité des différentes variables d’intérêt (voir résultats), les analyses ont été contrôlées par l’âge.

L’étude des relations entre sévérité des TC, scores et sous-scores à la TAS-20 et à la DERS a consisté en des analyses de corrélations partielles, en contrôlant par l’âge. Les moyennes obtenues aux différentes échelles dans les deux groupes de participants ont été comparées en utilisant des Anovas univariées, contrôlées par l’âge.
Enfin, des analyses discriminantes ont été conduites afin de déterminer les dimensions de régulation émotionnelle les plus pertinentes pour différencier les adolescents avec TC des témoins. Afin de tenir compte de l’effet de l’âge, cette variable a été entrée dans le modèle parmi les variables explicatives des troubles. Le traitement et l’analyse statistique des données on tété réalisés avec le logiciel SPSS.

Résultats

Statistiques descriptives

Les témoins et les adolescents avec TC présentaient des âges significativement différents (t = 69,91 ; p ≤ 0,001). Or l’âge était significativement corrélé à la majorité des différentes variables d’intérêt (sévérité des TC, scores et sous-scores à la TAS-20 et à la DERS ; 0,26 ≤ r ≤ 0,61 ;0,001 ≤ p ≤ 0,03), excepté aux facteurs DDF de la TAS-20 (r = 0,17 ; p = 0,14) et Goals de la DERS (r = 0,17 ; p = 0,15). En conséquence, les analyses ont été contrôlées par l’âge.

La proportion de garçons et de filles dans chacun des groupes était significativement différente [ 2(1 ;n = 75) = 3,92 ; p = 0,48]. Cependant, que ce soit dans le groupe témoin ou chez les adolescents avec TC, le sexe n’était corrélé à aucune des dimensions d’intérêt (—0,25 ≤ r ≤ 0,40 ; 0,11 ≤ p ≤ 0,80 pour la sévérité des TC, laTAS-20 et la DERS).

Enfin, les adolescents avec TC et les témoins ne présentaient pas de différence significative dans les scores de dépression [F(1 ;72) = 1,12 ; p = 0,29].
Comme attendu, les adolescents avec TC ont obtenu des scores de sévérité du trouble des conduites à la Kiddie-Sads significativement plus élevés que les témoins (F(1 ;72) = 475,77 ; p ≤ 0,001 ; MTC= 12,43 ; ET = 2,38 ; [4—15] versus Mtémoins= 1,16 ; ET = 1,16 ; [0—4]). Chez les témoins, 8 adolescents présentaient des scores de sévérité subcliniques, compris entre 3 et 4. Toutefois, le fonctionnement social et/ou scolaire n’a pas été considéré comme suffisamment altéré pour poser le diagnostic de trouble des conduites. Afin de rendre compte de la diversité des profils rencontrés en population générale, ces témoins n’ont pas été exclus. Le Tableau 1 met en évidence les prévalences des symptômes présentés chez les adolescents avec TC et chez les témoins.

Concernant la situation scolaire du groupe d’adolescents avec TC, 53,3 % (n = 16) étaient scolarisés en enseignement spécialisé (classe relais, classe d’intégration scolaire, sections d’enseignement professionnel et adapté) ou déscolarisés, 23,3 % (n = 7) d’entre eux étaient scolarisés en classe de 4e, 13,3 % (n = 4) en 3e, 3,3 % (n = 1) en 2e et 6,7 % (n = 2) en 1ère. Concernant leur situation judiciaire, 16,67 % (n = 5) des adolescents avec TC ont déjà été placés en détention. La majorité rapportait des violences subies au sein de leur famille : 56,7 % (n = 17) ont été suivis par l’aide sociale à l’enfance. De plus, le CTQ a mis en évidence des scores élevés à toutes les dimensions évaluées : négligence émotionnelle (M = 16,63 ; ET = 4,43 ; [9—25]), abus émotionnel (M = 16,03 ; ET = 3,96 ; [10—24]), abus physique (M = 14,16 ; ET = 4,53 ; [6—25]), négligence physique (M = 14,10 ; ET = 2,89 ; [8—19]) et abus sexuel (M = 9,63 ;ET = 3,57 ; [5—16]).

Analyses principales

Conformément aux hypothèses, les adolescents avec TC présentaient des scores significativement plus élevés à la DERS, à la TAS-20 et à toutes leurs sous-dimensions (voir Tableau 2), excepté à deux dimensions de la DERS (Non-acceptance et Goals). Concernant la dépression, les scores à la BDI étaient comparables chez les témoins et chez les adolescents avec TC (Mtémoins= 6,06 ; ET = 5,57 ; [0—26] ; MTC= 5,56 ; ET = 3,99 ; [1—21] ; F(1 ;72) = 1,12 ; p = 0,29). La majorité des participants ne présentait pas de dépression (60 % des témoins,17,78 % des adolescents avec TC) ou une dépression légère (56,67 % des témoins, 33,33 % des adolescents avec TC). Une minorité présentait une dépression modérée (16,67 % des témoins, 13,33 % des adolescents avec TC) ou sévère (16,67 % des témoins, 2,2 % des adolescents avec TC). Les analyses de corrélations (voir Tableau 3) ont mis en évidence que la sévérité du trouble était significativement corrélée aux deux échelles de régulation émotionnelle (DERS et TAS-20) ainsi qu’à toutes leurs sous-dimensions (0,26 ≤ r ≤ 0,50 ; 0,001 ≤ p ≤ 0,03), excepté au facteur DDF de la TAS-20 (r = 0,17 ; p = 0,14) et G de la DERS (r = 0,23 ;p = 0,06).

Afin de déterminer quelles étaient les dimensions de régulation émotionnelles les plus pertinentes pour différencier les deux groupes de participants, des analyses discriminantes ont été conduites. Une 1ère analyse discriminante a été menée avec le score total à la TAS-20 et ses dimensions (DIF, DDF et EOT). Afin de contrôler l’effet de l’âge, cette variable a également été entrée dans les analyses. La fonction finale retenait l’âge et le score total à la TAS-20, avec un coefficient de corrélation canonique de 0,77. L’âge et le score global à la TAS-20 permettaient de classer correctement 90,7 % des participants : 88,9 % des témoins et 93,3 % des adolescents présentant un TC. Une 2e analyse discriminante a été menée avec l’âge, le score total à la DERS et ses dimensions (N, G, I, A, S et C). La fonction finale retenait l’âge, le facteur Clarity et le facteur Awareness, avec un coefficient de corrélation canonique de 0,83. Ainsi, l’âge, le facteur Clarity et le facteur Awareness permettaient de classer correctement 96,0 % des participants :93,3 % des témoins et 100 % des adolescents avec TC. Enfin, une 3e analyse discriminante a été menée avec l’âge et tous les scores de régulation émotionnelle (score total à la TAS-20, à la DERS et toutes les dimensions DIF, DDF, EOT, N, G, I, A, S et C). Les variables les plus susceptibles de rendre compte d’un trouble des conduites étaient : l’âge, le facteur Clarity et le facteur Awareness de la DERS. Le coefficient de corrélation canonique était de 0,83. Ces 3 variables considérées conjointement permettaient de classer correctement 96,0 % des participants : 93,3 % des témoins et 100 %des adolescents avec TC.

Discussion

La revue de littérature sur alexithymie et TC a mis en évidence une absence de consensus concernant l’association entre ces deux variables. Dans notre étude, les résultats obtenus à partir des deux instruments utilisés pour évaluer les capacités de régulation émotionnelle (TAS-20 et DERS) confirment les travaux de Langevin & Hare [10], Pihet et al. [8], Zimmermann [9] et Barestegui et al. [11]. En effet, comparativement aux témoins, les adolescents avec TC présentaient des scores d’alexithymie et de dysrégulation émotionnelle significativement plus élevés. Ainsi, les adolescents avec TC avaient plus de difficultés à identifier leurs émotions (facteur DIF de la TAS-20 ; facteur C de la DERS), à en prendre conscience (facteur A de la DERS), à les décrire (facteur DDF de la TAS-20) et à les gérer (facteur S de la DERS). Ils avaient également plus de difficultés à se détacher d’un mode de pensée ancré sur le réel plutôt que que sur leurs états émotionnels (facteur EOT de la TAS-20). Enfin , confrontés à une situation émotionnelle difficile, ces adolescents avaient plus de mal à se contenir (facteur I de la DERS). De plus, les analyses de corrélations ont mis en évidence que plus les difficultés de régulation émotionnelle étaient importantes, plus les TC étaient sévères. À notre connaissance, cette étude est la 1ère à avoir investigué la question des liens entre TC et alexithymie en introduisant la notion de sévérité des troubles. Ces résultats vont dans le sens des travaux ayant souligné le lien théorique entre un défaut dementalisation des émotions et le passage à l’acte [2,6].

De plus, les analyses discriminantes ont montré que les deux instruments utilisés (TAS-20 et DERS) dans cette étude se sont révélés efficaces pour différencier les adolescents avec TC des témoins. Toutefois, l’échelle DERS (plus précisément les deux facteurs Clarity et Awareness) s’est révélée encore plus sensible que la TAS-20 (rcanonique DERS= 0,83 vsrcanonique TAS-20= 0,77). La difficulté à identifier ses émotions (facteur Clarity de la DERS) et à en prendre conscience (facteur Awareness) seraient deux caractéristiques significatives des adolescents avec TC.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

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