Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Contingence d’une pandémie

Mis à jour le mercredi 20 mai 2020

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Chères consoeurs, chers confrères,

L’heure du déconfinement approche, avec de nombreuses incertitudes. A défaut de prédire l’avenir, analysons le présent. L’ensemble de notre système de soin s’est adapté dans un temps record à une mécanique simple mais implacable : un virus, le Covid-19, qui dans la grande majorité des cas donne une affection bénigne, mais qui conduit en réanimation un pourcentage certes faible mais irréductible de cas. La psychiatrie fut une des grandes oubliées des premiers temps de cette crise sanitaire. Nous nous en sommes vivement émus, en alertant les responsables politiques et l’ensemble de l’opinion publique. Beaucoup reste à faire, mais la situation a clairement changé. Au moins matériellement.

Il faut dire qu’un phénomène tout à fait inattendu s’est imposé. En décalage avec nos craintes les plus vives, il semble bien que nos patients soient relativement protégés des formes sévères de Covid. Il y a eu et il y aura des drames, mais force est de constater que la propagation de formes symptomatiques parmi les patients suivis en psychiatrie est bien en dessous de ce que nous pouvions anticiper pour cette première vague. D’un point de vue empirique, les témoignages se multiplient, en France, en Italie et en Espagne. Au pic de l’occupation des unités Covid psychiatriques des hôpitaux publics, le taux d’occupation des lits était de 14,8%. Il est nécessaire de documenter formellement et d’analyser ce phénomène.

Des pistes pourraient en rendre compte. L’isolement social de nos patients pourrait avoir réduit leur exposition au virus, avant même la mise en place des mesures de distanciation sociale et du confinement. Des facteurs génétiques et infectieux sont évoqués. La piste de l’effet antiviral de certains psychotropes est particulièrement excitante, dont celui notre bonne vieille invention française (une « trouvaille » disait Jean Delay), la chlorpromazine. L’effet immunomodulateur des psychotropes est également redécouvert, et il pourrait être utile pour cette maladie Covid qui s’avère être bien plus une vascularite systémique associée à un orage cytokinique et une dysimmunité qu’une maladie respiratoire. Le tabagisme, dont la prévalence en psychiatrie reste élevée, pourrait également jouer un rôle protecteur, ce qui est contre intuitif : depuis le début de l’année le tabagisme a tué davantage de Français que le Covid-19 (le tabagisme tue chaque année 78 000 Français), mais les données préliminaires suggèrent qu’il protège du Covid-19 !

Au delà de ces pistes prometteuses en cours d’exploration rigoureuse, arrêtons nous sur trois phénomènes qui sont au cœur de cette crise pour les cliniciens que nous sommes.

Le premier tient au constat de la relative préservation de nos patients face à cette infection : il renverse nos repères en inversant la valence des troubles mentaux. Au quotidien de notre exercice nous faisons face au stigma des troubles mentaux. Et voilà que la maladie mentale n’est pas associée au désastre que nous pouvions craindre en période de pandémie mais au contraire à une résilience accrue, source d’enseignements pour tous. Il faut prendre le temps d’observer ce changement de perspective, d’en prendre la mesure.

Le second phénomène est encore à venir. C’est celui de la crise économique que cette crise sanitaire va engendrer. Si la crise sanitaire nous a largement épargné, la crise économique frappera de plein fouet la psychiatrie. Nous psychiatres savons combien les lignes de faille de la société française sont promptes à se rouvrir, combien les plus fragiles peuvent être balayés par cette lame de fond. Il nous faudra y faire face, il nous faudra en témoigner.

Le troisième phénomène peut être considéré comme la conséquence inéluctable du précédent : en période de crise économique, la tentation des extrêmes est vive. La fermeture des frontières, les replis nationalistes, les mensonges de l’appareil politique chinois, les errances d’un président des Etats-Unis au comble de l’absurde, tous les ingrédients sont réunis pour engendrer le monstre que l’Histoire a déjà vu naître. Saurons nous y résister ? Avant même les effets de la crise économique et ses répliques sismiques sociales, le spectacle de la crise sanitaire est de mauvais augure : la recherche constante de responsables voire de coupables, la critique jusqu’à la nausée de toute décision politique, l’aberrante épopée d’un druide qui prétendit à coup de tweets avoir la panacée pour ce qu’il avait pourtant qualifié de « grippette », la multiplication incoercible des rumeurs et autres fake news sont autant de signes d’une maladie galopante. Dans un article récemment publié dans la revue Esprit, le philosophe Emmanuel Alloa nous rappelait la contingence du virus. Ce qui pourrait ne pas être, ce qui pourrait se produire ou non : la contingence est bien la caractéristique de cette pandémie. De fait, ce que nous vivons a quelque chose de proprement insensé. Il serait sage de suspendre son jugement, d’observer et d’agir de la façon qui nous incombe. Cette nature contingente est bien éloignée du discours de nécessité qui prétend immanquablement révéler une cause.  L’effritement de la contingence constituait pour Lanteri-Laura, dans le droit fil de cette tradition phénoménologique, l’être-au-monde du paranoïaque : l’interprétation s’étend à tout et à tous, sans laisser de place au hasard, à la contingence.  C’est bien la clinique de la paranoïa qui vient nous surprendre dans cette pandémie, et c’est bien le signe annonciateur d’une société dont les vieux démons sont à peine endormis.

Notre exercice quotidien nous apprend à mettre en questions plutôt qu’en réponses. Et à parfois marquer le temps de la surprise, pour mieux en mesurer la portée. Nous, psychiatres, aurons à rappeler que l’insensé ne se guérit pas à coups de certitudes, de grands principes ou de procès d’intention. Avant tout, il interroge.

Professeur Raphaël Gaillard, Président du Comité Scientifique de l’Encéphale

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