Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Crise du COVID-19 et santé mentale : le mot du Comité Scientifique

Mis à jour le mardi 21 avril 2020

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Chères consœurs, chers confrères,

Nous traversons une crise sanitaire sans précédent. La psychiatrie va être très sollicitée dans les semaines qui viennent. La priorité ira à nos missions de soins.

Au quotidien nous sommes mobilisés pour soigner nos patients. L’expérience des grandes catastrophes (notamment à l’hôpital Gérard Marchant après l’explosion AZF ou plus récemment lors des attentats de Paris et de Nice) nous a - dans la douleur - montré combien nos patients peuvent être remarquables dans ces moments. Mais nous savons aussi que, sur la durée, ces événements comme leurs conséquences sont susceptibles d’aggraver leurs symptômes, et d’en provoquer chez des personnes vulnérables.

Nous devons aussi protéger nos patients du COVID -19, et à cette fin nous devons leur faire comprendre, grâce au lien de confiance que nous savons nouer avec eux, qu’ils doivent rester chez eux, se laver régulièrement les mains, éternuer dans leur coude, ou rester à plus d’un mètre des personnes lorsqu’ils sortent dans la rue pour s’approvisionner. Chaque patient aura besoin de mots et d’une temporalité spécifique pour s’approprier ces consignes malgré les symptômes du trouble mental qui l’affecte, malgré sa fragilité.

Il est clair qu’en temps de confinement et de concentration légitime des moyens hospitaliers vers les services de réanimation, nous devons ajuster nos pratiques de soin. Les blocs d’ECT ont été largement fermés au détriment des patients qui souffrent des pathologies les plus sévères et pour lesquels il n’existe parfois pas d’autre alternative, les soignants, potentiellement malades ou réaffectés ou mis en quarantaine viennent à manquer. Nous allons être confrontés à des situations douloureuses de patients en détresse et demandeurs de soin, y compris des situations auxquelles nous ne pourrons pleinement répondre comme nous le voudrions. Cela sera douloureux pour nos patients, pour leur famille et pour nous et nous aurons, nous soignants, le devoir de les accompagner dans ce délai de leurs soins.

Dans ce contexte de crise, les premiers couacs sont impressionnants. Les témoignages se multiplient concernant des services ou des hôpitaux entiers dédiés à la psychiatrie littéralement oubliés par les ARS ! On ne compte plus les équipes qui doivent faire sans masque ou presque, sans gel hydro-alcoolique, en contradiction flagrante avec les recommandations les plus élémentaires. Comme si la psychiatrie était – au fond – une spécialité accessoire, un luxe que l’on peut se permettre en tant de paix. Décidément le stigma de la psychiatrie peut conduire aux oublis les plus scandaleux. C’est évidemment inadmissible.

Notre délégué ministériel Franck Bellivier a été alerté et une note ministérielle, avec les moyens correspondants, devrait rapidement partir.

En attendant, au quotidien nous faisons ce qu’il est possible de faire. C’est à dire soigner. Les réunions sont annulées, en dehors des transmissions durant lesquelles il faut veiller à maintenir une distance d’un mètre. Le lavage des mains, la désinfection des surfaces s’imposent. Les visites des proches sont proscrites ainsi que les permissions des patients, isolant nos patients et rompant avec notre culture d’ouverture sur la Cité. La transformation de la grande majorité des consultations en téléconsultations nous fait découvrir, pour bon nombre d’entre nous, de nouveaux enjeux.

Nous serons aussi sollicités par nos collègues urgentistes et de soins intensifs et leurs équipes soignantes qui selon toute vraisemblance vont devoir soigner un nombre très important de patients très graves, et seront confrontés à des choix éthiques déchirants.

Enfin, nous sommes et c’est bien normal sollicités pour prévenir les complications psychiques du confinement chez nos concitoyens. Cette situation de crise génère un stress important, et de potentiels troubles de l’adaptation pour ceux qui présentent une vulnérabilité. Elle est aussi révélatrice des travers de nos sociétés : inégalités de moyens entre ceux qui se réfugient dans leurs maisons de campagne et ceux qui sont empilés dans des barres HLM, inégalité d’accès à la culture à l’heure où Netflix et le porno en streaming prétendent nous « occuper », et bien sûr la solitude des personnes isolées et aujourd’hui confinées. Il faut en outre penser aux personnes particulièrement vulnérables, comme les enfants ou les femmes victimes de violence qui sont soumis dans ce contexte de huis clos à un surcroît de maltraitance.

Au regard du quotidien de la majorité d’entre nous, occupés à soigner des patients souffrant de troubles mentaux invalidants, il y a quelque chose de décalé à parler ainsi de ces enjeux du quotidien de personnes en majorité bien portantes. Ce n’est clairement pas le cœur de notre métier mais nous sommes sollicités de toutes parts pour répondre à ces questions sur le confinement. Et après tout nous pouvons aussi considérer que cet enjeu est dans le droit fil de la psychiatrie sociale, et nous pouvons y voir un défi pour la santé mentale. Pour tenter d’y répondre, nous mettons à votre disposition un ensemble de recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé et des différentes associations de psychiatrie américaines en français au format Pdf qui peuvent nous donner quelques pistes au quotidien. Le plus important reste à inventer, tous ensemble à mesure que l’épidémie se propage et au cœur de ce qui fait notre métier de médecin : le dévouement aux soins.

Dans ce contexte difficile, il faut aussi prendre soin de nous, pour tenir sur la durée. La logique de cette pandémie n’est pas celle d’un sprint, où il nous faudrait répondre rapidement à une crise brève, mais plutôt celle d’un marathon, sur plusieurs semaines et probablement plusieurs mois, où la préservation de nos forces à tous permettra d’assurer la continuité des soins dans des conditions dégradées.
Nous adressons à tous nos vœux de santé et de courage : les semaines qui viennent vont être extrêmement difficiles, et nous sommes certains que nous saurons y faire face.

Raphaël Gaillard
Président du Comité Scientifique du Congrès de l’Encéphale

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