Le lithium occupe une place importante en psychiatrie puisqu’il s’agit historiquement du premier traitement efficace du trouble bipolaire. Pendant des décennies, son rôle a été perçu presque exclusivement sous le prisme de la thymorégulation. Aujourd’hui, les avancées de la recherche dans les troubles de l'humeur suggèrent que leur évolution n’est pas seulement épisodique. Les épisodes thymiques récurrents entraînent des altérations neurobiologiques plus profondes, telles qu'une dysfonction mitochondriale, une altération de la signalisation neurotrophique et des modifications structurelles du cerveau.
Le lithium se distingue des autres stabilisateurs de l'humeur par sa capacité clinique à contrer ces processus, notamment en préservant et, dans certains cas, en inversant l'atrophie corticale préfrontale et hippocampique liée à la maladie. Cette capacité à restaurer et préserver la viabilité neuronale à long terme amène aujourd'hui à reconsidérer les indications de ce traitement. Serait-il capable de modifier la trajectoire des maladies neurodégénératives ? C’est la question que se posent Gregory J. Moore and al, dans le dernier JAMA Psychiatrie.
L'action neurotrophique du lithium repose sur plusieurs mécanismes intracellulaires convergents :
Ces modifications au niveau cellulaire ont également une action macroscopique :
L'idée que ces mécanismes puissent prévenir les maladies neurodégénératives est soutenue par de vastes études épidémiologiques. À titre d’exemple, une analyse des registres nationaux danois retrouve que l'exposition cumulative au lithium dans l’eau potable était associée à une incidence significativement réduite de démence (Lars Vedel Kessing and al. 2017).
En 2025, Aron et al. soumettent dans Nature l’hypothèse selon laquelle le lithium fonctionne comme un oligo-élément physiologique essentiel dont la carence localisée contribuerait à la physiopathologie de la maladie d'Alzheimer. Les plaques amyloïdes, dotées d'une forte charge nette négative, séquestrent les ions lithium, créant des îlots de privation fonctionnelle dans le parenchyme cérébral limitrophe. Les modèles murins montrent en effet qu'une restriction alimentaire en lithium accélère le dépôt amyloïde, amplifie la dysfonction microgliale et aggrave la perte synaptique.
L'évolution de la compréhension de la pharmacologie du lithium souligne la porosité des frontières entre psychiatrie et neurologie. Le profil pléiotrope du lithium offre ainsi des perspectives thérapeutiques transversales applicables à plusieurs sous-types de démence :
Les posologies psychiatriques traditionnelles (0.8-1.0 mM) posent des problèmes de tolérance rénale et thyroïdienne chez les sujets âgés. Par conséquent, les stratégies s'orientent vers de faibles doses (0.25-0.5 mEq/L). Les essais récents sur les troubles cognitifs légers, comme l'étude LATTICE (2026), ont démontré que le lithium ralentissait significativement le déclin de la mémoire verbale sur 2 ans. Si son efficacité préventive clinique est définitivement validée par de futurs essais prospectifs, le lithium à faible dose pourrait représenter une thérapie accessible et peu coûteuse dans la démence. Soixante-quinze ans après avoir transformé les soins psychiatriques, le lithium replace notre spécialité à l'avant-garde de la prévention neurodégénérative.