Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Thérapie des schémas du sujet âgé : impact sur la dépression, l’anxiété et les schémas cognitifs typiques

Publié le mercredi 2 octobre 2013

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Effect of schema-focused therapy on depression, anxiety and maladaptive cognitive
schemas in the elderly
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S. Kindynisa,d, S. Burlacua, P. Louvillea,d, F. Limosina,b,c

aService universitaire de psychiatrie de l’adulte et du sujet âgé, hôpital Corentin-Celton, hôpitaux universitaires Paris Ouest (AP—HP), 4, parvis Corentin-Celton, 92133 Issy-les-Moulineaux, France
bFaculté de médecine, université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité, 75006 Paris, France
cCentre psychiatrie et neurosciences, institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) U894, 75014 Paris, France
dChargé d’enseignement, université Paris Descartes, 75006 Paris, France

Résumé

Les psychothérapies cognitivo-comportementales font partie des stratégies recommandées dans le traitement de la dépression du sujet âgé. Les interventions de groupe sont particulièrement adaptées, car elles permettent un soutien par les pairs, atténuent l’isolement social, encouragent l’empathie partagée et facilitent la décentration. Bien qu’il ait été montré que les schémas cognitifs inadaptés jouent un rôle important dans l’apparition et le maintien de la dépression et de l’anxiété, notamment chez les sujets âgés, aucune étude n’avait encore évalué l’efficacité d’une thérapie basée sur les schémas dans le traitement de la dépression dans cette tranche d’âge. Notre objectif était de rechercher le lien entre les schémas inadaptés et l’intensité des symptômes dépressifs et anxieux chez 51 sujets âgés de plus de 60 ans hospitalisés pour dépression, et d’évaluer l’efficacité d’une intervention psychothérapique individuelle et de groupe utilisant la thérapie basée sur les schémas. La plupart des schémas inadaptés (évalués par le Cognitive Inventory of Subjective Distress [CISD]) étaient significativement corrélés aux scores de dépression (mesurée par la Geriatric Depression Scale [GDS]) et d’anxiété-état (mesurée par le State-Trait Anxiety Inventory [STAI]). En fin d’hospitalisation, les scores de dépression et d’anxiété ont significativement diminué, de même que le niveau d’activation de cinq des sept schémas inadaptés. Cette étude confirme les liens entre les schémas cognitifs inadaptés et l’intensité des symptômes dépressifs et anxieux chez les sujets âgés déprimés. Nous avons également montré que l’activation des schémas pouvait diminuer au cours d’une intervention psychothérapique utilisant la thérapie basée sur les schémas, dont nous soulignons la faisabilité et l’utilité dans la prise en charge des sujets âgés déprimés.
© L’Encéphale, Paris, 2013.

Summary

Introduction. — Depression is one of the most frequent mental disorders in older people, known to increase rates of disability and mortality. Depression in late life, commonly accompanied by multiple medical illnesses, reduces quality of life and is a strong risk factor for suicide. Despite its clinical significance, depression remains underdiagnosed and inadequately treated in older patients. Cognitive-behavioural psychotherapies have the most empirical support in treating late-life depression, and are recommended by numerous guidelines in this indication. Group interventions are also recommended for older adults because they offer peer support, mitigate social isolation, encourage shared empathy and provide a context for peer feedback help from the group. Previous studies have shown that maladaptive schemas have an important role in the development or maintenance of depression and anxiety in older people, either as risk factors or as vulnerability markers, but there are no studies that have examined the effectiveness of schema-focused therapy to improve depression in late life.

Objectives. —The main goals of the present study were to explore the relationship of maladaptive schemas with depression and anxiety severity in aged inpatients, and to evaluate the efficacy of a cognitive-behavioural individual and group treatment program that includes schema-focused therapy on depression, anxiety, and cognitive schemas activation.

Methods. —The sample consisted of aged depressed in patients (n = 51) treated in a psychiatric unit. Participants completed measures of depression (Geriatric Depression Scale [GDS]) and anxiety (State-Trait Anxiety Inventory [STAI]) severity and maladaptive schemas (Cognitive Inventory of Subjective Distress [CISD]) at pre- and post-intervention (mean hospital stay: 4 weeks).

Results. —The maladaptive schemas Loss of Individuality, Refusal of Assistance and Vulnerability are more activated in our sample of depressed subjects with regard to the reference population. Most of specific maladaptive schemas (except Fear of Losing Control) were significantly correlated to depression and anxiety-state severity. The GDS and the STAI scores, and the activation of five of seven maladaptive schemas measured by the CISD decreased significantly after treatment.

Discussion. — This study confirms the results of previous research and shows that specific maladaptive schemas are related to depression and anxiety severity in clinically depressed aged patients. Contrary to other previous studies, we find that the activation of maladaptive schemas can decrease during a group psychotherapeutic program that includes schema-focused therapy. These findings support the feasibility of individual and group schema-focused therapy to assist older people suffering from depression effectively.
© L’Encéphale, Paris, 2013.

Introduction

Il est aujourd’hui admis que les sujets âgés bénéficient des mêmes psychothérapies que les plus jeunes [1]. De nombreux travaux en ont montré l’intérêt pour cette population [2] et plus précisément celui des thérapies comportementales et cognitives (TCC) [3], validées chez les sujets âgés, sous réserve que leurs capacités cognitives soient préservées [4]. Dans le cadre de la TCC, nous nous intéressons à un domaine peu exploré jusqu’à présent chez le sujet âgé, celui de la thérapie des schémas dépressifs.

Épidémiologie des troubles dépressifs et anxieux chez le sujet âgé

La fréquence des troubles dépressifs et anxieux et de leur comorbidité chez les personnes âgées est élevée : 15 à 30 % des sujets âgés consultant en médecine générale présentent un état dépressif, souvent associé à des troubles anxieux, 20 % des patients âgés hospitalisés seraient déprimés et, en institution pour personnes âgées, la prévalence de la dépression serait le triple de celle en population générale [5]. De plus, la fréquence des états dépressifs des sujets âgés est sous-évaluée puisque 15 à 50 % d’entre eux seulement seraient détectés [6]. De surcroît, une majorité de sujets âgés sont traités par des psychotropes, mais seulement 20 % des déprimés âgés bénéficient d’un antidépresseur [7]. Il est d’autant plus important de traiter la dépression du sujet âgé qu’elle s’accompagne d’un risque de décès par suicide accru (30 % des décès par suicide concernent les plus de 65 ans). En 2002, le taux de suicide en France était estimé à 17,8 pour 100 000 habitants, mais s’élevait à 32,5 chez les 75 à 84 ans (60,3 pour les hommes) et à 48,8 au-delà de 85 ans (124,3 pour les hommes) [8].

Gallarda et Lôo ont dénoncé la croyance répandue selon laquelle l’avance en âge serait à elle seule cause d’une fréquence accrue de la dépression. De fait, il apparaît que ce sont les comorbidités somatiques et non l’âge en soi qui augmenteraient l’incidence de la dépression chez les sujets âgés. Un sujet âgé indemne d’affection somatique ne semble pas plus exposé à être déprimé qu’un sujet d’âge moyen [5].

L’approche cognitivo-comportementale du sujet âgé déprimé : spécificités du cadre thérapeutique

L’utilisation des TCC chez les personnes âgées s’est imposée dès les années 1980 [9,10] et différentes études en ont montré l’efficacité, que ce soit en approche individuelle [3,11—13] ou groupale [3,14]. Une récente méta-analyse regroupant six études confirme l’efficacité de la TCC de groupe dans la dépression du sujet âgé [15].

La psychothérapie du sujet âgé nécessite des adaptations pour répondre aux besoins spécifiques de cette population [4], au premier rang desquelles une plus grande flexibilité du cadre thérapeutique [16]. La thérapie de groupe s’avère particulièrement adaptée, car elle permet au sujet âgé déprimé, centré sur ses difficultés, de prendre du recul vis-à-vis de lui-même, de se décentrer, tout en facilitant une reprise de contact avec ses pairs [17].

La thérapie cognitive des pensées et des schémas dysfonctionnels

Dans le modèle de Beck et al., les pensées automatiques découlent des schémas, qui sont des structures mentales subconscientes stables, situées dans la mémoire à long terme, qui filtrent et organisent l’information pour la rendre conforme au système de croyances du sujet sur soi et sur le monde [18].

Dans ce modèle, les troubles psychologiques résultent de cognitions dysfonctionnelles sous-tendues par des schémas inadaptés. Lorsque l’individu se trouve devant une situation problématique, ces schémas génèrent des pensées automatiques, sources d’émotions pénibles. Des stratégies comportementales dysfonctionnelles découlent de ces pensées et leur répétition contribue, par renforcement, à maintenir et à rigidifier les schémas inadaptés. La TCC a pour but de mieux comprendre les interactions entre émotions, cognitions et comportements pour permettre une restructuration cognitive favorisant la motivation et l’engagement dans un fonctionnement comportemental plus satisfaisant.

Pour la personne âgée, le vécu et les symptômes dépressifs peuvent être attribués, de façon erronée mais néanmoins répandue, au vieillissement normal [19,20] et ces cognitions peuvent être partagées par certains soignants, ce qui contribue à les renforcer chez les patients. En France, Tison et Hautekeete ont confirmé la présence de deux cognitions dysfonctionnelles chez le sujet âgé déprimé : la banalisation des symptômes dépressifs avec l’âge (BSDA) et le changement impossible avec l’âge (CIA) [21,22]. Ces auteurs ont retrouvé que l’activation des pensées automatiques BSDA et CIA survenait vers 60 ans, et ont aussi montré l’efficacité de la restructuration cognitive ciblant spécifiquement ces deux cognitions.

Young et al., travaillant notamment sur les troubles de personnalité de l’adulte, ont enrichi le modèle cognitif de Beck en intégrant diverses approches psychothérapiques, en proposant un modèle alternatif de « thérapie des schémas » et en décrivant empiriquement dix-huit schémas précoces inadaptés (SPI) définis comme des thèmes envahissants pour l’individu, concernant soi-même, les relations interindividuelles ou avec l’environnement [23,24]. Treize de ces schémas ont été par la suite validés par Schmidt et al. [25].

L’intérêt du modèle des SPI dans le vieillissement a été confirmé par les travaux d’Antoine et al. tentant d’appréhender la souffrance du sujet âgé [26—28]. Ces auteurs ont recherché des schémas dépressifs typiques activés du fait des conditions spécifiques du vieillissement et ont pu mettre en évidence neuf schémas, parmi lesquels six sont similaires aux SPI de Young (peur de perte de contrôle, dépendance, vulnérabilité, abandon, incompétence et sacrifice de soi), tandis que les trois autres (perte d’individualité, refus d’assistance et désengagement) apparaissent spécifiques au sujet âgé [26,27]. Les schémas désengagement, perte d’individualité et dépendance seraient particulièrement liés à la dépression.

Antoine et al. ont élaboré un inventaire cognitif de détresse subjective chez la personne âgée (CISD), questionnaire en 29 items qui permet d’évaluer sept des neuf schémas précédents, sélectionnés par une analyse factorielle [28] :

  • peur de perdre le contrôle émotionnel, de se montrer irritable ou en colère ;
  • dépendance : sentiment de besoin d’assistance permanente ;
  • vulnérabilité : peur généralisée en lien avec les préoccupations courantes chez les personnes âgées ;
  • abandon : peur d’être délaissé par les autres, de finir isolé ;
  • perte d’individualité : sentiment d’être piégé et de perdre le contrôle sur sa propre vie ;
  • refus d’assistance : réactions négatives comportementales ou émotionnelles générées par le besoin d’aide ;
  • désengagement : perte d’intérêt pour les activités et pour l’avenir.

Objectifs

Plusieurs études ont démontré les liens importants entre les états dépressifs et les schémas précoces inadaptés, qui peuvent être considérés comme une vulnérabilité cognitive à la dépression [29]. En ce qui concerne les sujets âgés, nous n’avons retrouvé qu’une seule étude récente sur l’évolution de la détresse subjective au cours d’une prise en charge psychothérapique individuelle [30].

Dans la présente étude, notre objectif a été d’évaluer de façon prospective l’impact d’une psychothérapie cognitive associant des interventions individuelles et de groupe sur l’évolution des schémas dysfonctionnels et des troubles dépressifs et anxieux qui leur sont associés, chez des sujets âgés hospitalisés en psychiatrie pour un état dépressif sévère. Nous avons aussi recherché quels étaient les schémas plus particulièrement activés au cours d’états dépressifs sévères chez des sujets âgés.

Méthode

Description de la population

Cinquante et un patients (38 femmes et 13 hommes) âgés de 60 à 90 ans (âge moyen 75,2 ans, écart-type 7,9), ont été recrutés de façon consécutive dès les premiers jours après leur admission, de mars 2010 à décembre 2011, dans le service de psychiatrie de l’hôpital Corentin-Celton, où ils étaient hospitalisés pour un épisode dépressif majeur d’intensité sévère, selon les critères de la CIM-10. Nous n’avons pas inclus les patients qui présentaient des symptômes psychotiques ou une détérioration cognitive (Mini Mental State Examination [MMSE] < 26). Tous les patients ont reçu un traitement antidépresseur pendant l’hospitalisation, adapté selon l’évaluation clinique à l’admission et l’évolution symptomatique. Les questionnaires ont été passés en hétéro-évaluation, du fait de l’âge des patients, en début d’hospitalisation (pré-test). Pour des raisons institutionnelles, il n’a été possible d’évaluer enfin d’hospitalisation (post-test) que 37 patients (26 femmes et 11 hommes). Nous avons vérifié qu’il n’y avait pas de différence significative en termes d’âge et de scores de dépression et d’anxiété en pré-test, entre les sujets qui ont été évalués en fin de prise en charge et ceux qui n’ont pas pu l’être.

Mesures psychométriques

La dépression a été évaluée avec la Geriatric Depression Scale (GDS), auto-questionnaire à 30 items à deux modalités de réponse (oui/non). Le score total indique le niveau de dépression (0 à 9 normal, 10 à 19 dépression légère, 20 à 30 dépression sévère) [31].

L’anxiété a été évaluée avec le State-Trait Anxiety Inventory (STAI A-B), auto-questionnaire qui mesure l’anxiété-état (STAI-A : 20 items) et l’anxiété-trait (STAI-B : 20 items) sur une échelle en quatre points (non, plutôt non, plutôt oui, oui) [32]. Les normes en sont, pour l’anxiété-état, 35,7 chez l’homme et 40,7 chez la femme, et pour l’anxiété-trait, 41,8 chez l’homme et 45,1 chez la femme.

L’activation des schémas a été évaluée par le Cognitive Inventory of Subjective Distress (CISD), auto-questionnaire en 29 items qui évalue les sept schémas dépressifs typiques du sujet âgé décrits précédemment [28]. Le patient a quatre possibilités pour répondre à chaque item.

Protocole de thérapie comportementale et cognitive

Les interventions psychothérapiques comportaient, d’une part, deux séances de groupe par semaine d’une durée d’une heure et demie, réunissant entre trois et huit patients et, d’autre part, des entretiens individuels reprenant les contenus et techniques du groupe de manière à renforcer l’implication du patient dans la thérapie et lui permettre, si nécessaire, d’y développer certains thèmes.

La durée de la prise en charge psychothérapique dépendait de celle de l’hospitalisation, qui était en moyenne de 34 jours (écart-type 12,1), ce qui correspond à neuf entretiens individuels avec une psychologue et huit séances de groupe. La durée moyenne de séjour n’était pas significativement différente entre les sujets qui ont été évalués en post-test et ceux qui ne l’ont pas été. La période d’hospitalisation est particulièrement propice [33] pour initier la psychothérapie du fait de la forte attente d’aide du patient en grande souffrance psychique et de sa disponibilité durant son séjour.

Les stratégies psychothérapiques utilisées au cours des séances individuelles et de groupe sont détaillées par ailleurs [34]. Les principales stratégies étaient :

  • la psychoéducation, particulièrement importante pour cette tranche d’âge, d’autant qu’il s’agissait pour la plupart des patients d’une première expérience psychothérapique ;
  • la restructuration cognitive : repérage et discussion des pensées dysfonctionnelles pour permettre l’élaboration de pensées alternatives plus adaptées ;
  • le travail sur les schémas dépressifs typiques : dans le contexte caractéristique du vieillissement, marqué par la « perte » et la « transition » [16], des schémas spécifiques comme le désengagement, la perte d’individualité ou le refus d’assistance ont pu être activés. Les pensées dysfonctionnelles associées à ces schémas étaient discutées dans le cadre des thèmes récurrents identifiés chez les patients, et renvoyaient essentiellement aux sentiments de perte d’estime de soi et de valeur sociale. Les situations problématiques activant ces cognitions dépressives concernaient notamment la diminution des capacités physiques, de l’autonomie et des interactions sociales. Parallèlement au travail sur les schémas dépressifs typiques, d’autres schémas apparaissaient plus anciens et se rapportaient à des difficultés chroniques de fonctionnement associées aux troubles de personnalité (TP). L’attention thérapeutique était dirigée vers les stratégies comportementales et les schémas cognitifs dysfonctionnels des TP, qui constituent une complication et un facteur de résistance au traitement de la dépression [33] ;
  • les tâches thérapeutiques ou épreuves de réalité permettent au patient de confronter expérimentalement au réel ses cognitions et schémas, pour les modifier lorsqu’ils apparaissent inadaptés. Les tâches cognitives s’appuient sur l’auto-observation par le patient de ses cognitions et comportements. Les tâches comportementales visent à stimuler l’engagement actuel du patient dans les activités et les échanges interpersonnels.

Résultats

Pré-test

Le Tableau 1 permet de comparer l’activation des schémas des patients, mesurée en pré-test, à la norme établie par Antoine et al. sur un échantillon représentatif de la population générale dans la tranche d’âge des plus de 60 ans [28]. Les résultats pour notre échantillon de 51 patients psychiatriques montrent que les schémas perte d’individualité, refus d’assistance et vulnérabilité sont plus activés, contrairement au schéma désengagement.

Tableau1

En début d’hospitalisation, il existe une corrélation significative entre le score de dépression et celui d’anxiété-état (r = 0,68 ; p < 0,001).

Il existe des corrélations significatives entre l’activation des schémas et les scores aux échelles de dépression et d’anxiété (Tableau 2) en début d’hospitalisation. Les corrélations les plus fortes sont, pour la dépression, avec les schémas dépendance, perte d’individualité et vulnérabilité. Pour l’anxiété-état, elle est surtout corrélée aux schémas abandon et vulnérabilité. L’anxiété-trait est corrélée au schéma dépendance.

Tableau2

Post-test

Nous constatons un effet de la prise en charge sur les schémas, avec en fin d’hospitalisation une diminution de l’activation de tous les schémas (Tableau 3), significative pour cinq d’entre eux : abandon, dépendance, désengagement, perte d’individualité et vulnérabilité.

Tableau3

De même, en fin de prise en charge, on observe une baisse significative des niveaux de dépression et d’anxiété (Tableau 4). Le score moyen des 37 patients à la GDS était de 21,59 (dépression sévère) au début de l’hospitalisation. Au post-test, ce score moyen était de 11,46 (dépression légère).

Tableau4

Les scores d’anxiété état et trait ont également baissé de façon significative au cours de la prise en charge. L’anxiété-état, supérieure à la norme en pré-test (54,69), se situait dans la norme (39,39) en post-test. L’anxiété-trait, supérieure à la norme en pré-test (46,15) était inférieure à la norme en post-test (36,18).

Discussion

L’objectif de l’étude était d’évaluer l’évolution des schémas typiques de la dépression au cours de la prise en charge de sujets âgés hospitalisés pour un état dépressif sévère. Le post-test réalisé en fin d’hospitalisation montre une baisse significative de la dépression et de l’anxiété, ainsi qu’une diminution de l’intensité des schémas dépressifs typiques avec une baisse significative pour les schémas abandon, dépendance, désengagement, perte d’individualité et vulnérabilité.

Nous avions précédemment montré que des sujets déprimés plus jeunes (âge moyen : 44 ans) présentaient des scores élevés d’activation des schémas précoces inadaptés [35]. Ces résultats avaient été également retrouvés par d’autres auteurs [36], et notamment chez des sujets âgés (âge moyen de 84 ans) [37].

Dans notre échantillon de 51 sujets âgés déprimés (en pré-test), nous observons une activation de certains schémas par rapport à la norme [28] : perte d’individualité, refus d’assistance et vulnérabilité, traduisant l’intensité de la détresse subjective évaluée par le CISD et correspondant aux symptômes dépressifs ayant motivé l’hospitalisation. En revanche, le schéma désengagement est moins activé dans notre échantillon, ce qui peut être lié au fait que la population de référence résidait principalement en institution alors que la plupart des patients de notre étude vivaient à leur domicile, et avaient probablement conservé une meilleure capacité à se projeter dans l’avenir.

Les analyses de corrélation montrent un lien positif entre l’activation de la plupart des schémas (à l’exception de perte de contrôle) et les scores de dépression et d’anxiété-état. La symptomatologie dépressive est plus particulièrement corrélée aux schémas dépendance, refus d’assistance, perte d’individualité et vulnérabilité, ces deux derniers schémas restant fortement corrélés aux scores de dépression en fin de prise en charge. L’anxiété-état est corrélée aux schémas abandon, dépendance, perte d’individualité et vulnérabilité. Là encore, ces deux derniers schémas restent fortement corrélés à l’anxiété en post-test. Ces liens peuvent traduire le vécu d’incertitude face à une potentielle perte d’autonomie, facteur important de la détresse subjective caractéristique du sujet âgé.

Le vécu dépressif et anxieux de ces patients pourrait résulter de l’altération de l’estime de soi liée au sentiment de perte d’autonomie et de valeur au plan social (perte d’individualité) et au vécu de dépendance, accompagnés d’une culpabilité due au besoin d’aide de la part des autres (refus d’assistance). L’auto dépréciation pourrait conduire à l’anticipation d’un devenir catastrophique (vulnérabilité) et entraîner une baisse d’initiative et à un évitement relationnel qui majorent le vécu d’abandon.

La question de la stabilité des SPI a été soulevée. Une étude récente sur un échantillon de 132 patients ambulatoires déprimés [36] conclut à une relative stabilité des SPI au cours du traitement classique, sans psychothérapie, en les assimilant à des « traits » de personnalité. Notre étude, en revanche, montre une diminution de l’activation de la plupart des schémas cognitifs typiques du sujet âgé (notamment désengagement et perte d’individualité, considérés comme spécifiques), parallèle à la diminution de la symptomatologie dépressive, au décours d’une prise en charge qui se caractérise par l’utilisation de la thérapie des schémas, jusqu’à présent non mentionnée dans les études équivalentes de la littérature. Le travail spécifique sur les schémas apparaît ainsi comme un des leviers thérapeutiques permettant de diminuer l’intensité de la dépression du sujet âgé.

Selon Antoine et al. [28], l’opérationnalisation des schémas par les questionnaires utilise des clusters de pensées censés rendre compte des schémas comme indicateurs spécifiques de détresse psychologique ; d’où le fait qu’ils évoluent favorablement avec la psychothérapie, surtout basée sur les schémas, puisque le niveau général de détresse a diminué. Les schémas sont des structures latentes « activées » par des événements, notamment ceux liés au vieillissement. Comme le montrent les résultats de notre étude, les schémas peuvent se modifier sous l’effet d’une intervention psychothérapique. L’étude de Cothias et al., qui ne retrouvait pas de différence significative des SPI entre sujets jeunes et sujets âgés, dans des populations non psychiatriques, pose néanmoins la question de la rigidification ou de l’assouplissement de certains SPI avec l’âge [37].

Les résultats de notre étude permettent de constater que la prise en charge psychiatrique a abouti à une amélioration de l’état de détresse subjective. La psychothérapie basée sur les schémas a contribué au changement à travers la restructuration cognitive associée aux épreuves de réalité visant le rétablissement d’une meilleure image de soi et stimulant l’engagement dans les activités, les relations et l’avenir. Selon le modèle cognitif, les stratégies comportementales et les cognitions dysfonctionnelles découlent de schémas inadaptés. Dans la mesure où les croyances négatives sont modifiées au cours de la psychothérapie, les symptômes dépressifs et anxieux se trouvent significativement diminués.

L’amélioration constatée est certainement aussi liée à l’effet réassurant du cadre hospitalier, favorisant notamment la reprise de liens sociaux, et au traitement antidépresseur, facilitant une perception plus positive de soi et de l’avenir. La limite principale de cette étude pilote est qu’elle n’établit pas le rôle précis de chacune de ces composantes de la prise en charge psychiatrique. Une étude contrôlée randomisée pourrait permettre de mieux préciser l’influence de la psychothérapie sur l’évolution de l’état dépressif et anxieux, et des schémas cognitifs. À cela, il faut ajouter que l’étude de validation du CISD est unique et qu’il faudrait sans doute d’autres études avec cet outil, appliqué à un nombre plus important de sujets, pour affiner les normes et mieux comprendre les liens qui existent entre les schémas cognitifs typiques et ceux qui rattachent les schémas aux symptômes psychopathologiques.

Conclusion

Les travaux de Tison et Hautekeete [21,22] et d’Antoine et al. [28] décrivent des cognitions et des schémas spécifiques au sujet âgé, en lien avec la dépression. Le nombre d’études sur le sujet reste relativement restreint et il manque des données sur la constitution de ces schémas, Antoine et al. [28] soulignent notamment la difficulté de différencier les schémas d’apparition tardive spécifiques à l’âge et les schémas précoces inadaptés ayant évolué avec l’âge.

Notre étude confirme l’intérêt d’utiliser les TCC, adaptées à cette population spécifique, et les stratégies basées sur les schémas chez les sujets âgés déprimés, dans un protocole qui associe la psychothérapie individuelle et la thérapie de groupe, où l’efficacité des différentes stratégies thérapeutiques se trouve renforcée par leur synergie. Proposer un travail de groupe aux personnes âgées les rapproche de leurs pairs, leur permet de mieux repérer en les partageant les cognitions et les schémas dysfonctionnels, les expose ainsi in vivo, et les incite à retrouver une meilleure image sociale d’eux-mêmes. C’est ce qui explique, selon notre constatation, l’adhésion à cette approche nouvelle dont nous soulignons l’efficacité au cours d’une prise en charge hospitalière. Cela nous encourage à impliquer davantage de patients dans cette approche thérapeutique et à répliquer cette étude sur un échantillon plus important.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

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