Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Cultiver le lien social

Mis à jour le vendredi 20 novembre 2020

dans

Editorial de Raphaël Gaillard

À l’heure où s’aggrave l’épidémie Covid-19 et où de nouvelles contraintes s’imposent, quelle doit être l’attitude de notre communauté ?

Les psychiatres ont bien souvent à prendre en charge les accidentés de la vie économique et à soigner les fractures sociales, ils savent combien elles sont douloureuses et sources de handicap. On a pu parler, déjà, de 3ème vague pour décrire la vague psychiatrique qui vient. Il serait plus juste de parler de lame de fond. Si cette lame de fond nous inquiète, ce n’est pas seulement parce que la psychiatrie française manque de moyen pour la contenir, c’est parce qu’elle met en résonance deux phénomènes qui menacent notre capacité à affronter ces épreuves collectivement.

Le premier concerne l’incertitude. Les économistes savent ses effets délétères sur la vie économique, en figeant toute capacité à investir et engager les projets qui font les lendemains de tout un chacun. Mais les conséquences sont plus larges encore : l’incertitude affecte profondément notre fonctionnement psychique. Elle fige la trajectoire de chacun dans un présent que rien ne semble dépasser, elle sidère notre capacité à penser. Cette glaciation est source d’angoisses qui aggravent d’autant la perception d’un possible futur, de sorte qu’un cercle vicieux vient entraver tout mouvement. Ne peuvent en émerger que des sauts dans le raisonnement qui se font aux dépens de la raison, comme un disque rayé ne reprend pas où il est attendu. Nous avons pu montrer que la prise de décision en situation d’incertitude nécessite une machinerie cérébrale complexe que de simples perturbations peuvent profondément infléchir. Il a ainsi été mis en évidence que l’induction expérimentale d’une incertitude augmente l’adhésion à des superstitions et des scénarios complotistes. Voilà en laboratoire la démonstration de ce qui attend notre société. Seul remède : le temps long. Une situation dommageable dont on connaît les déterminants et les conséquences vaut toujours mieux qu’une incertitude née de décisions reportées sine die. Nous savons bien sûr la complexité de la situation actuelle, et de fait la cacophonie internationale en témoigne, mais il faut dans la mesure du possible donner aux Français des perspectives, fussent-elles douloureuses dans l’immédiat.

Le second phénomène est plus inquiétant encore. Cette crise pousse à son paroxysme une expérience que tout un chacun a pu faire : la rupture du lien social. Ces dernières décennies l’ont vu s’atomiser au point de perdre sa substance. Sous couvert d’accélération spectaculaire des communications et de globalisation tous azimuts, c’est d’abord le sentiment d’affiliation, celui qui nous lie à une communauté dépassant les intérêts spécifiques, qui s’est rompu. L’essor des médias sociaux a pu un temps donner l’illusion de son maintien. C’est ne pas comprendre qu’ils n’ont de sociaux que le nom, et qu’ils entravent précisément ce qui constitue la marque de l’affiliation : pour faire corps avec autrui, au sens d’un corps social, il faut rencontrer l’altérité et y trouver une issue. Au risque de ne contempler sinon que des reflets déformants de soi-même. Et une fois ce sentiment d’affiliation rompu, c’est l’idée même d’un lien social qui rend l’âme.

Les psychiatres sont des professionnels de ce lien, ils en savent le caractère vital pour chacun et pour tous, ils le cultivent avec les moyens du bord. La distanciation sociale, rendue nécessaire – n’en doutons pas - par la contagiosité d’un virus, est l’ultime convulsion de ce lien. Elle achève de désorganiser ce que nos sociétés avaient patiemment tissé. Nulle surprise que dans ce contexte soit déclarée la guerre des générations. Certes la réalité des trajectoires de vie la rendait probable. D’un côté les boomers ayant traversé les Trente Glorieuses dans une insouciance qui a quelque chose d’indécent pendant que le monde allait droit dans le mur, et qui sont les premières victimes de la Covid-19. De l’autre une jeune génération qui ne croit plus en rien et dont de fait il est bien difficile de prédire l’avenir alors que le modèle de la croissance s’essouffle sur une planète qui, précisément, étouffe. Entre les deux, les ni-ni, ni vieux ni jeunes, qui tentent de comprendre la jeune génération avec les codes de l’ancienne, oscillant en vain de l’une à l’autre. Comment dans ce contexte reprocher aux lycéens et étudiants de tomber le masque ?

« Je dis seulement qu'il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu'il faut, autant qu'il est possible, refuser d'être avec le fléau ». Chacun a pu profiter des derniers mois pour lire ou relire Camus et son roman La Peste. Dans un moment de répit que lui laisse la maladie, le vieil asthmatique Tarrou raconte au docteur Rieux comment la vision d’un condamné à mort dans un tribunal l’a conduit à renoncer à son confort pour se mêler à la vie de la cité. C’est bien l’enjeu auquel nous devons collectivement faire face. Nous nous garderons bien de proposer ici des remèdes trop vite improvisés pour traiter les symptômes du moment singulier que nous traversons. A partir de ce diagnostic, nous pointons la réalité du défi posé par l’épidémie : conjuguer réponse sanitaire et préservation de notre vie collective.

Nous ne savons pas de quoi demain sera fait, mais nous savons la nécessité de nous retrouver. Nous ne savons pas ce que l’évolution sanitaire imposera, mais nous savons que si les psychiatres eux-mêmes renoncent à cultiver le lien social notre futur est bien sombre. Dans trois mois aura lieu le Congrès de l’Encéphale, et nous ferons tout pour qu’il soit comme chaque année un moment de partage en présence des uns et des autres, un moment de lien pour notre communauté. 

Professeur Raphaël Gaillard, Président du Comité Scientifique de l’Encéphale

Dernières actualités

Syndrome d’épuisement professionnel (ou burnout), repérage et prise en charge

480 000 salariés seraient touchés par la souffrance psychique au travail en France, dont 7% seraient victimes du burnout. Quels sont les liens qui unissent burnout et dépression ? Quel diagnostic ? Quelles implications thérapeutiques ?

Tout bon psychiatre doit entendre des voix

Cette conférence aborde la question de l’intégration de la voix du patient dans l’histoire de la...

L'addictologie dans la quatrième dimension

Cette session du congrès de l'Encéphale 2020 aborde les questions du sommeil et des rythmes biolo...

La psychiatrie à l'écran : le bug de l'an 2000 ?

Christophe Debien et Jean-Victor Blanc animent un débat sur l'influence de la culture pop et du c...