Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

L'Encéphale – Volume 41, fascicule S1

Publié le mardi 12 janvier 2016

dans

septembre 2015

Divers

Représentations et perceptions du temps

Auteurs : S. Tordjman

RésuméLes représentations du temps et ses mesures relèvent de constructions subjectives qui évoluent en fonction des conceptions, croyances, besoins sociétaux et progrès technologiques. De même, le passé, le futur et le présent sont des représentations subjectives dépendantes du temps psychique du sujet, mais aussi de son temps biologique. Il n’existe donc pas un temps unique pour tous les individus, mais un temps subjectif qui diffère pour chaque individu. Il importe de prendre en considération ces différents temps inter et intra-individuels, auxquels sont attachés des fonctions et des rythmes différents selon le système d’écoulement du temps auquel on se réfère. Cependant, la construction des représentations et perceptions du temps est influencée par des facteurs objectivables appartenant notamment aux champs des neurosciences (facteurs physiologiques, physiques, cognitifs) qui seront présentés et discutés dans cet article. Les altérations de la temporalité dans les pathologies psychiatriques seront également appréhendées en illustrant ce propos par certains troubles du développement, comme les troubles autistiques. L’étude des représentations et perceptions du temps se situe au carrefour des neurosciences, des sciences humaines et de la philosophie, et c’est peut-être ce qui en constitue un des intérêts majeurs.

Rôle de la rythmicité dans le développement du bébé

Auteurs : A. Ciccone

RésuméCet article traite du rythme dans les expériences du bébé, en soulignant la fonction de la rythmicité au regard notamment du sentiment d’être et de sa continuité. Le bébé est inévitablement soumis à des expériences de discontinuité. Celles-ci sont nécessaires au développement, mais elles le confrontent à des vécus chaotiques lorsque la rythmicité de base n’est pas assurée. La rythmicité des expériences, dans les soins au bébé, donne une illusion de permanence et permet l’anticipation. Cela assure une sécurité de base et soutient le développement de la pensée. L’observation des bébés montre leur capacité à gérer les expériences de discontinuité, à chercher des appuis et à fabriquer de la rythmicité pour rester ouvert à soi et au monde, si l’expérience n’est pas trop désorganisatrice. L’importance de la rythmicité des expériences vaut pour le développement du bébé comme pour tout un chacun, dans les situations d’apprentissage, et dans les contextes de soin psychique. Dans toutes ces conjonctures, les rythmes externes doivent s’accorder au rythme interne du sujet.

Le sens temporel de la souffrance

Auteurs : J. Porée

RésuméSi l’on devait exprimer en termes simples l’expérience que fait l’homme qui souffre, quels que soient les maux dont il souffre, quelles que soient aussi les circonstances dont dépendent ces maux eux-mêmes, on dirait, sans risque de se tromper, que c’est l’expérience de ne pouvoir continuer ainsi. La souffrance peut être décrite, en ce sens même, comme une altération de la temporalité. Cette description, cependant, ne serait pas possible, si l’on ne disposait pas déjà d’une conception de la temporalité normale. Or la tradition philosophique offre ici non une mais plusieurs conceptions concurrentes – d’Aristote à Ricoeur, en passant par saint Augustin, Husserl et Heidegger. Il s’agit donc d’abord, dans cet article, de présenter schématiquement ces différentes conceptions. Il est montré ensuite comment chacune éclaire, par contraste, un phénomène dont la signification apparaît alors essentiellement négative. Ce phénomène, cependant, n’a pas seulement une signification négative ; il correspond autant à une transformation qu’à une altération de la temporalité. C’est ce que nous tentons d’établir dans la troisième partie de cet article en reliant la souffrance à l’espérance, et en distinguant le temps de l’espérance du temps du projet. La souffrance mélancolique elle-même justifie cette hypothèse, en dépit du « désespoir » qui paraît d’abord la résumer tout entière.

Saisons, rythmes circadiens, sommeil et vulnérabilité aux conduites suicidaires

Auteurs : V. Benard, P.A. Geoffroy, F. Bellivier

RésuméLes conduites suicidaires sont fréquentes en population générale et sont un problème majeur de santé publique. Dans l’objectif d’une meilleure prévention des conduites suicidaires et d’une réduction globale de la mortalité par suicide, il apparaît crucial d’identifier les facteurs de risque de la vulnérabilité suicidaire. Cette revue a pour but de faire le point sur l’influence de la saisonnalité, des rythmes circadiens, et du sommeil sur les conduites suicidaires. Les données démontrent l’existence de variations saisonnières des taux de suicides et des moyens utilisés avec un pic principal de suicides au printemps et un second pic en automne qui semble corréler avec les symptômes dépressifs. Cette saisonnalité du suicide subit l’influence de facteurs climatiques et biologiques dont des anomalies de sécrétion de la mélatonine, du cortisol et de la sérotonine. Une distribution journalière des tentatives de suicides et des suicides aboutis laissent suggérer l’implication de certains gènes et biomarqueurs circadiens dans la vulnérabilité suicidaire. Par ailleurs, il existe des troubles du sommeil spécifiques aux comportements suicidaires, parfois isolés de toute symptomatologie dépressive, ainsi qu’une efficacité dans la suicidalité de certaines thérapies centrées sur le sommeil et les rythmes circadiens. Ainsi, une meilleure identification de la saisonnalité, des rythmes circadiens et du sommeil dans les conduites suicidaires pourrait permettre une meilleure prévention du passage à l’acte suicidaire.

Biomarqueurs et gènes circadiens dans le trouble bipolaire

Auteurs : S. Yeim, C. Boudebesse, B. Etain, F. Belliviera

RésuméLes anomalies des rythmes circadiens occupent actuellement une place importante dans la compréhension de la physiopathologie du trouble bipolaire. Ces anomalies circadiennes sont associées au trouble bipolaire, aussi bien durant les épisodes aigus de dépression et manie, mais également en période euthymique, suggérant leur possible rôle en tant que biomarqueurstraits de la maladie. Ces données ont été mises en évidence à l’aide de divers outils de caractérisation tels que la polysomnographie, l’actigraphie, des questionnaires ainsi que les mesures plasmatiques de différentes hormones telles que la mélatonine, ou encore le cortisol. Certaines de ces anomalies circadiennes sont également observées chez les apparentés sains des patients bipolaires, soulignant leur héritabilité et leur intérêt comme endophénotypes. Diverses études ont de plus montré une association entre plusieurs variants génétiques au sein des gènes circadiens et le trouble bipolaire, pouvant ainsi représenter des facteurs de vulnérabilité au trouble. Enfin, les liens entre trouble bipolaire et système circadien pourraient permettre de mieux comprendre certains aspects de l’expression clinique de la maladie mais aussi d’appréhender les mécanismes physiopathologiques de la maladie ou encore les mécanismes d’action des thymorégulateurs, et particulièrement des sels de Lithium.

Temporalité et trauma : vers une articulation des temps judiciaire, éducatif et psychologique chez des adolescents multirécidivistes

Auteurs : S. Kermarrec, K. Mougli

RésuméDepuis ces dernières années, la problématique des mineurs récidivistes interroge et déconcerte les différentes institutions en charge de cette population. En effet, ces adolescents s’inscrivent dans des temporalités marquées par l’immédiateté, l’urgence et la répétition qui mettent en échec une vision linéaire du temps et les dispositifs institutionnels. Ainsi, nous nous interrogeons sur les différences temporalités des institutions concernées, à savoir les temps judiciaire, éducatif et du soin psychologique, et comment elles participent à la création d’un lien entre le passé et le présent afin de reconstituer une histoire de vie. L’histoire vécue vient donner sens à des passages à l’acte faisant souvent écho à une maltraitance dans l’enfance. La réitération d’actes de délinquance est à comprendre, non pas comme la répétition d’actes isolés provoquant des ruptures auxquelles il conviendrait à chaque fois d’apporter une réponse, mais plus comme une possibilité d’introduire du sens en réintégrant une histoire passée, refoulée, qui perturbe le présent et empêche l’adolescent de s’inscrire dans un projet de vie et d’avenir.

Temporalité et débriefing psychologique de groupe : une variante du temps logique

Auteurs : C. Doucet, D. Joubrel

RésuméLe débriefing psychologique de groupe fait partie des dispositifs « classiques » de l’intervention des Cellules d’Urgences Médico-Psychologiques (CUMP) suite à des situations traumatiques. Ce dispositif de parole offre la possibilité à chacun des participants de prendre la parole à propos de l’expérience potentiellement traumatique qu’ils ont traversée collectivement. Il met en jeu la dimension de la temporalité à différents niveaux. Le débriefing implique en effet, d’une part, une temporalité qui s’applique simultanément à tous les participants. Cette temporalité collective concerne le moment de la mise en place du débriefing, la progression des thèmes abordés au cours du débriefing et le moment de sa fin. Il implique, d’autre part, une temporalité individuelle propre au temps subjectif. Le débriefing produit un effet de rétroaction lié au fait que chacun évoque son rapport à l’événement et réordonne son histoire à partir de l’événement traumatique selon une temporalité singulière. Ainsi, ce dispositif associe temporalité groupale et temps subjectif individuel, ce qui en fait une variante du temps logique tel que défini par la psychanalyse.

Perception temporelle et schizophrénie : approche phénoménologique et neuropsychologique

Auteurs : M. de Montalembert, S. Tordjman, O. Bonnot, N. Coulon

RésuméCes dernières années, un consensus général émerge selon lequel l’intégration des approches phénoménologiques et neuroscientifiques permettrait d’enrichir nos connaissances sur la physiopathologie des perturbations psychiatriques, en particulier dans le cas de la schizophrénie, pathologie dans laquelle cliniciens et chercheurs retrouvent des troubles de la perception temporelle et de l’estimation des durées. Le but de cet article est de présenter un aperçu de la littérature actuelle sur la perception temporelle dans la schizophrénie, d’un point de vue phénoménologique et neuroscientifique. Il s’agit également de montrer les liens existants entre perturbations cognitives dans la schizophrénie et les distorsions temporelles présentés par ces patients. Même si l’approche phénoménologique et la psychopathologie suggèrent que les difficultés temporelles pourraient être le symptôme clé de la schizophrénie, les recherches en psychologie cognitive et en neurosciences ne retrouvent pas de lien systématique entre intensité des troubles dans la schizophrénie et difficultés d’estimation temporelle. Les données actuelles encouragent donc à privilégier une approche intégrative de la phénoménologie et des neurosciences, à travers l’approche neurodéveloppementale, afin de mieux comprendre les perturbations observées dans la schizophrénie et proposer ainsi de nouveaux moyens de prise en charge pour les patients.

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