Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Covid-19 : les prescriptions de psychotropes semblent avoir accéléré en 2020

Publié le mercredi 8 décembre 2021

MONTPELLIER, 3 décembre 2021 (APMnews) - Les prescriptions de psychotropes semblent avoir accéléré dans l'ensemble de la population en 2020 dans le contexte de l'épidémie de Covid-19, avec notamment des patients qui ont constitué des stocks mais un rattrapage plus tardif pour les enfants, selon des données préliminaires présentées au Congrès français de psychiatrie (CFP), qui se tient à Montpellier et à distance.

Pour ce CFP, une session thématique a été organisée sur la prescription de psychotropes chez l'enfant et l'adolescent, avec la Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et disciplines associées (SFPEADA), autour de son site de pharmacologie.

Le Pr Olivier Bonnot au CHU de Nantes, un des responsables du projet, a présenté des données pharmaco-épidémiologiques préliminaires sur l'évolution des consommations de psychotropes chez l'enfant et l'adolescent dans le contexte de la crise sanitaire de Covid-19, à partir des données de remboursement des caisses primaires d'assurance maladie (CPAM) des Pays de la Loire.

Dans cette étude PSYCOVIDPDL, le Pr Bonnot et ses collègues ont analysé les données de tous les patients ayant eu des dispensations de psychotropes avant, pendant et après le confinement du printemps 2020, du 17 mars au 17 mai, par rapport aux données de 2019, soit environ 760 000 personnes.

En remontant même sur 2018 et 2017, ils montrent que le volume de prescription augmente de manière quasi continue jusqu'en 2019 puis il apparaît "une accélération en 2020", a pointé le pédopsychiatre.

En examinant de plus près l'évolution sur 2020, il apparaît une augmentation des dispensations avant le confinement, comme "un stockage", puis "une chute" peu après le début du confinement et ensuite, "une forme de rattrapage", avec une tendance similaire mais moins marquée lors du confinement de l'automne 2020.

Pour le Pr Bonnot, "l'effet est en fait assez modéré, portant sur 2% des prescriptions. Sur l'ensemble de la population, enfants et adultes, il y a très peu d'effet".

Concernant les initiations de traitement en 2020, l'évolution diffère : la courbe des dispensations baisse, sans effet de stockage avant le premier confinement, et ensuite apparaît une remontée, ce qui pourrait correspondre "à un accès réduit aux médecins et ensuite à soit un phénomène de rattrapage, soit d'aggravation", a-t-il commenté. Une analyse plus fine en fonction des âges doit apporter des réponses.

Pour les patients sous psychotropes, la courbe des dispensations augmente avant le confinement, traduisant un possible effet de stockage, puis diminue pendant le confinement sans rebondir lors du déconfinement. Les chercheurs ont regardé de plus près les dispensations de médicaments correspondant à une escalade thérapeutique, qui suggère une aggravation. La courbe de dispensation suggère que les patients ont moins consulté pendant le confinement puisqu'elle baisse et qu'ensuite, on n'observe pas de phénomène de rattrapage sur les médicaments. "Donc les patients étaient moins bien traités."

Ce phénomène de stockage est retrouvé chez les patients en affection de longue durée (ALD), de manière plus marquée, ce qui est "plutôt positif".

Pour les moins de 14 ans, "le phénomène est différent" : la courbe baisse avant et pendant le confinement, "il n'y a pas de phénomène de stockage", avec une différence marquée par rapport à 2019, et le rattrapage est "extrêmement tardif". Il apparaît "une rupture assez franche, avec une augmentation constante ensuite qui correspond à ce qu'on a vu en clinique, c'est-à-dire une hausse du nombre de consultations après le confinement".

Cette tendance est moins nette chez les 15-25 ans. Globalement, sous réserve de l'analyse finale des données, l'augmentation de la prescription des psychotropes observée depuis quelques années semble avoir accéléré en 2020, avec un effet de stockage des patients les mieux suivis, déjà traités ou en ALD. Pour les moins de 15 ans, la situation suscite une "inquiétude" car "ils ont probablement été mal suivis et le rattrapage est insuffisant".

Cependant, les phénomènes observés ne sont "pas massifs" de ce qui est vu à partir des traitements médicamenteux, lesquels ne représentent qu'une petite partie de la situation, a reconnu le Pr Bonnot. Il a salué par ailleurs les pharmacies d'officine "qui ont beaucoup aidé les patients car elles étaient ouvertes pendant le confinement et ont avancé les traitements, évitant les ruptures de traitement massives", suivant les adaptations réglementaires à la crise.

Les psychotropes globalement mal prescrits chez l'enfant et l'adolescent

Le Pr Bonnot a rappelé des données qui ont poussé à la création du site d'aide à la prescription pharmacologique chez l'enfant et l'adolescent. Avant la crise, de manière générale, "on dit qu'on prescrit beaucoup de psychotropes" mais selon des données nationales "qui datent déjà un peu", de 2010, globalement environ 2,5% des enfants et adolescents sont concernés, ce qui est "raisonnable hors anxiolytiques".

Ce sont pour ces médicaments (avec les hypnotiques) que des usages importants apparaissent après 15 ans, pour 6,6% des garçons et 4,9% des filles. Pour d'autres psychotropes, la prescription est faible en France, notamment les psychostimulants prescrits à 0,2% des enfants et adolescents, "contrairement à ce que l'on entend, même si on en prescrit plus qu'il y a 20 ans".

Présentant des données issues des CPAM de la région, le Pr Bonnot a souligné qu'elles permettaient en particulier de voir "des disparités très importantes" de prescription selon les départements, "ce qui doit être valable pour toutes les régions". Il apparaît notamment de manière plutôt constante que les prescriptions médicamenteuses sont plus importantes dans les zones où les psychiatres sont moins nombreux. "En l'absence de ressources disponibles, notamment face à des enfants agités, c'est une réponse médicamenteuse qui est proposée", a-t-il fait observer concernant les psychostimulants.

Les données pour les anxiolytiques et les antidépresseurs montrent que les premiers sont davantage prescrits, "ce qui est un peu une bêtise" parce qu'ils ont une faible efficacité et une mauvaise tolérance et que les seconds ont de "formidables" propriétés anxiolytiques, en particulier chez l'enfant et l'adolescent.

Des données plus récentes de la région sur les antipsychotiques, de 2013-2014, montrent que dans 40% des cas, il s'agissait d'antipsychotiques de première génération, une forte proportion également valable dans les autres régions, alors que ce n'est plus recommandé en première intention.

"La France est ainsi le premier pays prescripteur d'antipsychotiques de première génération, contre moins de 5% en Italie par exemple, moins de 3% aux Etats-Unis, moins de 2% dans les pays du Nord, et quasiment que de la cyaménazine, le Tercian* (Sanofi), qu'on est le seul pays à avoir quasiment", a pointé le Pr Bonnot.

Selon les données d'une étude nationale sur 2013-2017, publiée en février dans Expert Opinion on Drug Safety, la cyamémazine était en tête des antipsychotiques prescrits à l'ensemble de la cohorte (26,6%), d'une courte tête devant la rispéridone (25,1%), mais davantage chez l'enfant et l'adolescent (43,7%) ainsi que chez l'adulte jusqu'à 64 ans.

Il apparaît en particulier dans la population pédiatrique que la prise d'antipsychotiques est associée de manière significative à la couverture médicale universelle (CMU, intégrée depuis à la protection universelle maladie -Puma), 10 fois plus importante par rapport à des familles sans CMU. "Ce sont des personnes qui vivent dans des déserts médicaux, des régions davantage défavorisées" auxquelles la réponse donnée est médicamenteuse et des antipsychotiques de surcroît. "C'est assez dramatique !"

En outre, "on les prescrit très mal ces antipsychotiques" car pour l'ensemble de la population cette fois, moins de 3% seulement bénéficient d'une surveillance adéquate (syndrome métabolique notamment) lors de la première année de prescription, "qui est la plus importante". "Donc environ 97% n'ont pas la surveillance minimale demandée par l'ANSM [Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé] et pour les enfants, c'est pire car les recommandations sont les mêmes alors qu'on devrait les surveiller davantage."

Source :

APM news

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