Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Psychiatrie : une architecture spécifique pour des besoins spécifiques

Publié le vendredi 12 novembre 2021

PARIS, 8 novembre 2021 - L'architecture en psychiatrie obéit à des règles spécifiques par rapport aux autres réalisations architecturales hospitalières, a expliqué Bruno Laudat, architecte au sein de l'agence AA Group, lors d'une session du salon Santexpo, qui se tenait jusqu'au 10 novembre 2021 à Paris Expo, Porte de Versailles.

"La psychiatrie doit s'adapter en permanence à l'évolution de la société, aux nouvelles pathologies, aux nouvelles addictions, […] aux nouvelles prises en charge, et aux nouveaux traitements", a listé Bruno Laudat, par ailleurs coprésident de la commission architecture et psychiatrie de l'Union des architectes francophones pour la santé.

"En face de cela, l'architecture doit aussi s'adapter à ces nouvelles demandes […] en termes de nombre de lits, de surfaces, de sécurité, d'implantations" et en fonction de "rapports humains qui évoluent", a-t-il résumé, soulignant que l'architecture en psychiatrie, c'est aujourd'hui "4 000 bâtiments existants, 4 millions de m², 4 000 hectares".

"La psychiatrie occupe une place à part dans le monde hospitalier et il n'est pas étonnant que l'architecture en psychiatrie doive occuper également une place à part dans l'architecture hospitalière", a-t-il estimé.

Ainsi, la durée de séjour, plus longue en psychiatrie qu'en médecine, chirurgie, obstétrique (MCO), nécessite de faire de ces lieux de soins aussi des "lieux de vie". Il y a également "une approche par rapport à l'humanité nécessaire, qui est sans doute un peu différente", a-t-il avancé.

De plus, "dans un hôpital, on cherche plutôt à raccourcir les circuits, à rapprocher les différentes phases de prise en charge les unes des autres, alors qu'en psychiatrie, le cheminement peut faire partie de la prise en charge. Le chemin le plus court n'est pas forcément le plus efficace".

Le cheminement peut donc être envisagé "comme réponse à l'état de crise", a-t-il complété, estimant par exemple que "le cul-de-sac est une problématique qui génère de la violence".

"La boucle peut faire peur aux soignants" qui y voient parfois "la spirale du fou qui tourne autour d'un point fixe", mais "cette boucle évite les culs-de-sac et permet une pluralité de façons d'aller au même endroit, en passant, par exemple, par des jardins qui sont directement accessibles".

"Le vide, un espace possible"

Surtout, a noté Bruno Laudat, "le soin ne se fait pas systématiquement aux endroits prévus pour cela". Ainsi, "le vide" est un "espace possible", a-t-il assuré. En clair, "des programmes qui sont souvent très quantitatifs, on doit extraire des espaces qui ne servent à rien, qui ne sont pas affectés à une prise en charge, qui ne sont pas une zone de consultations, une salle à manger", etc. C'est réalisable "en dilatant les espaces de circulation, où il est possible de faire des rencontres, de s'arrêter".

"En psychiatrie, c'est dans le couloir qui n'en est pas un, c'est dans un élargissement que les patients sont amenés à investir petit à petit", que des choses peuvent se passer, a-t-il insisté.

Par ailleurs, la diversité architecturale doit être considérée "comme outil thérapeutique, avec la nécessité de créer des lieux qui ne soient pas banalisés, pas répétitifs". Elle doit être "une sollicitation sensorielle permanente à travers la mise en exergue de volumes, de couleurs, de matériaux, etc., qui fait que ce sont des lieux dynamiques dans le soin".

Bruno Laudat a également souligné le fait qu'"aujourd'hui, on doit construire des bâtiments psychiatriques qui sont d'une qualité équivalente à n'importe quel autre sujet. C'est une évidence, mais on a parfois entendu dire que ce que l'on construisait était trop beau pour des fous…".

Il a insisté sur le fait que "les patients vont aller [à l'hôpital] avec moins de motivation s'ils sont devant un bâtiment peu qualitatif, et où l'intérieur n'est pas traité de façon optimum. Nous avons eu des retours aussi sur le fait que ce critère-là était un bon moyen de recrutement. Le personnel est attentif à la qualité des lieux dans lesquels il va travailler".

Il a cité "l'empathie de l'espace" avec l'idée de "créer des lieux où l'architecture n'écrase pas l'utilisateur […]". "Ce rapport simplifié allège aussi la surveillance que les soignants sont amenés à mettre en place au sein des structures et cela, c'est du temps actif libéré au profit des patients", a-t-il estimé.

Les conséquences de l'architecture sur les conditions de travail

L'architecte a aussi évoqué "l'autonomie d'accès aux lieux", c'est-à-dire qu'"il faut créer des espaces libres d'accès, sans que le patient ait à demander la permission". Il a prévenu que "le fait de pouvoir ouvrir une porte et d'aller dehors, cela fait moins de contrainte, moins de pression, moins de violence, moins de danger".

"Les problèmes de contention et de libertés peuvent être réglés par des limites gérées de façon hiérarchisée à l'intérieur même du bâtiment, sachant que la contenance est gérée par le bâtiment en lui-même" avec "des patios intérieurs qui permettent une surveillance et une fluidité importante", a-t-il avancé.

"La contenance" des bâtiments est une donnée essentielle en psychiatrie, note-t-on, et elle peut aussi s'entendre comme "éviter de mettre trop de monde aux mêmes endroits".

"Toutes ces qualités d'espace ont des conséquences sur la qualité de vie, l'efficience des soins, le confort au travail, la sécurité, la sérénité, et ça permet de diminuer les traitements, [cela entraîne] moins d'absentéisme, moins de craintes, […] et à la fin, cela fait des économies de fonctionnement", a-t-il fait remarquer.

Bruno Laudat a aussi abordé le lien entre patients et soignants. "Il existe un espace entre le patient et les soignants qui a besoin d'être chargé de sens. C'est un espace qui sépare au début, mais qui doit au fur et à mesure du séjour relier", a-t-il assuré. Les passerelles entre patients et soignants "peuvent être des passerelles architecturales", a-t-il ainsi noté.

De même, par rapport aux familles, "nous devons favoriser l'accueil, avec le moins de franchissements possible".

Pas d'architecture en fonction des pathologies

Bruno Laudat a souligné que la psychiatrie se caractérisait par une "diversité de populations accueillies", à tous les âges et avec des pathologies différentes.

"On a des services ouverts, fermés ou très fermés. Mais il est inconcevable d'imaginer des architectures psychiatriques en lien avec les pathologies", a-t-il prévenu.

En revanche, "on ne fait pas les mêmes projets en CHS [centre hospitalier spécialisé], en centre hospitalier général, en environnement urbain, ou en environnement rural".

En tout cas, "les espaces doivent être conçus plus par rapport aux postures et aux usages, que par rapport à leur qualité architecturale intrinsèque", a indiqué Bruno Laudat. En clair, "l'idée n'est pas qu'on se fasse plaisir", a-t-il assuré.

 

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