Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Les ressources humaines et financières, principales faiblesses de la recherche française en psychiatrie

Publié le jeudi 21 octobre 2021

PARIS, 19 octobre 2021 - La recherche française en psychiatrie en 2021 continue de souffrir de trois principales faiblesses : un nombre insuffisant de chercheurs cliniciens, des financements de trop court terme et un manque de financements structurants, a rappelé le directeur de l'Institut thématique multi-organismes (Itmo) neurosciences, sciences cognitives, neurologie et psychiatrie, Etienne Hirsch, le 18 octobre 2021, lors d'un colloque organisé par la Fondation FondaMental sur l'état de la santé mentale des Français.

La fondation a réuni pour ce colloque, au Conseil économique social et environnemental (Cese) et en visioconférence, des décideurs, praticiens, associations proches de patients et experts pour rappeler les enjeux et présenter les solutions, un an après le début de la crise sanitaire du Covid-19.

Parmi les orateurs, Etienne Hirsch a été invité à exposer les prérequis pour "préparer l'avenir", pour "créer un écosystème favorable à la recherche et à l'innovation en psychiatrie", remplaçant finalement le PDG de l'Inserm, Gilles Bloch, initialement annoncé.

"C'est vraiment une question cruciale pour faire avancer la prise en charge des patients", a souligné le neurobiologiste, par ailleurs directeur de recherche au CNRS.

"La recherche psychiatrique française est héritière d'une histoire prestigieuse mais, selon une étude que nous avons réalisée à l'Inserm, elle n'occupe plus que la 8e place au rang mondial en matière de publications dans le domaine", a-t-il déploré.

La France conserve toutefois "des pépites", a poursuivi le responsable, citant les réseaux de centres experts développés par la Fondation FondaMental, et en particulier ceux pour le trouble bipolaire.

Un mal chronique

Globalement, la recherche en psychiatrie en France "souffre d'un mal chronique : le manque de financements". Ainsi, trois principales faiblesses doivent être "corrigées", a expliqué Etienne Hirsch.

Il s'agit tout d'abord "du nombre faible de chercheurs, et en particulier de chercheurs cliniciens dans le domaine".

Parmi les professeurs d'université de médecine, seulement 2,4 % sont psychiatres et peuvent assurer un enseignement de leur discipline au niveau universitaire et faire de la recherche.

Ce point a d'ailleurs été retenu par l'Elysée, car la création de 12 postes d'enseignants-chercheurs en psychiatrie supplémentaires entre 2022 et 2025 avait été annoncée lors des assises de la santé mentale fin septembre, a rappelé le directeur de l'Itmo.

Selon lui, la deuxième faiblesse réside dans les financements "one shot, très court terme". "Or, nous sommes face à des pathologies qui peuvent durer toute une vie, du moins quelques dizaines d'années. Si on veut comprendre ces maladies, on ne peut pas avoir des financements qui vont durer trois ans, il faut investir sur le long terme !"

Enfin, la troisième faiblesse est "le manque de financements structurants organisés", comme les centres d'excellence en Allemagne ou les grands réseaux nationaux en Espagne, a poursuivi Etienne Hirsch. Il existe différents modèles mais "on investit pour mettre du liant entre la recherche fondamentale, la recherche clinique et la recherche industrielle".

Alors que "malheureusement, la 'Big Pharma' investit à présent beaucoup moins dans les programmes de recherche en psychiatrie", il est possible de "s'appuyer sur le tissu des start-up dynamiques" françaises et le développement du numérique.

La mise en place de l'Espace numérique de santé va permettre par ailleurs d'échanger avec le Health Data Hub pour la recherche, par exemple pour déterminer un sous-groupe de patients répondant à un traitement, a fait observer le médecin-conseil de la Caisse nationale de l'assurance maladie (Cnam), Dominique Martin, qui intervenait sur "l'effort collectif" nécessaire pour améliorer la santé mentale des Français.

Globalement, le financement est "la grande faiblesse" de la recherche française en psychiatrie : "seulement 2-4 % de l'investissement dans la recherche biomédicale en France va dans la psychiatrie", a déploré le directeur de l'Itmo. A titre de comparaison, il a rappelé que 40 % allaient dans la recherche sur le cancer avec plusieurs plans successifs, se défendant de vouloir prendre de l'argent là pour le redonner à la psychiatrie.

"Il faut développer une stratégie nationale qui permette d'organiser la recherche dans notre pays", a estimé Etienne Hirsch, faisant référence à l'enveloppe de 80 millions d'euros attribuée à des programmes de recherche en santé mentale et psychiatrie sur 2022-2026 dans le cadre du 4e plan d'investissement d'avenir (PIA), annoncée également par le chef de l'Etat, Emmanuel Macron, aux assises de la santé mentale.

"C'est déjà ça mais c'est nettement insuffisant", a-t-il commenté.

Ces financements vont permettre de "créer des cohortes, stratifier des patients, identifier des marqueurs diagnostiques, comprendre les mécanismes de sous-formes d'une pathologie… [...] pour pouvoir développer des traitements médicamenteux et non médicamenteux, probablement des combinaisons des deux".

Des forces à exploiter

"Pour redresser la barre", la France peut tout de même "s'appuyer sur [ses] forces" : les établissements de recherche de l'Inserm et du CNRS, les hôpitaux, les universités, mais aussi les structures privées, comme l'Institut Pasteur, sans compter "les hommes et les femmes qui constituent le terreau de la recherche", a souligné Etienne Hirsch.

Selon une enquête de l'Inserm et du CNRS menée au début de l'année auprès des chefs d'équipes qui étudient le cerveau, "298 chercheurs ont exprimé le souhait de s'intéresser à où travailler dans la psychiatrie". "Donc si on a les moyens, on va pouvoir les attirer. On a un vivier !"

Les PIA constituent "notre deuxième force", avec l'organisation de plateformes et de cohortes, la participation des hôpitaux, a poursuivi le responsable tout en estimant qu'il faudrait trouver "des moyens d'attirer davantage les centres hospitaliers spécialisés dans la recherche".

La structuration des centres experts, notamment par la Fondation FondaMental, constitue aussi une autre force pour la France, avec quatre réseaux organisés dans l'autisme, la dépression résistante, la schizophrénie et le trouble bipolaire. "Il y aurait probablement d'autres domaines à développer."

Commentant l'intervention d'Etienne Hirsch, Dominique Martin a estimé qu'il y avait "un vrai intérêt à investir dans la recherche en psychiatrie pour réduire les coûts indirects" notamment des maladies mentales.

Selon une étude de l'Unité de recherche clinique en économie (URC-Eco) de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), présentée également lundi, les coûts directs et indirects des maladies psychiatriques s'élevaient en France à 160 milliards d'euros en 2018, avant la pandémie.

La fondation a également commandé une enquête Ipsos, montrant que l'état de santé mentale des Français reste "très inquiétant" malgré le recul de la pandémie. Ils sont 44 % à déclarer des conséquences négatives de la crise sanitaire sur leur santé mentale, 47 % présentent des symptômes dépressifs et plus d'un quart, des signes de trouble d'anxiété généralisée.

Interrogés sur des mesures que propose la fondation, une grande majorité d'entre eux (86 %) retiennent notamment la hausse du budget de la recherche médicale en psychiatrie et une plus grande attractivité de la filière pour former les psychiatres.

 

Source : 

APM news

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