Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Pour lutter contre le suicide des jeunes, des initiatives nombreuses mais peu visibles

Publié le vendredi 27 novembre 2020

PARIS, 12 novembre 2020 (APMnews) - Les initiatives sont nombreuses pour lutter contre le suicide des adolescents et des jeunes adultes, mais peu visibles et insuffisamment connues de la population cible, selon plusieurs intervenants invités à un webinaire organisé par la Fondation d'entreprise Ramsay Santé, qui propose de créer une plateforme pour les faire connaître.

Pour ses troisièmes rencontres sur la prévention, la fondation a choisi de revenir sur le suicide des jeunes, qui reste la deuxième cause de décès chez les moins de 25 ans après les accidents de la route. Dans une enquête réalisée pour l'occasion par l'intermédiaire d'un chatbot (robot conversationnel en ligne), les deux tiers des 15-25 ans déclarent avoir déjà eu des pensées suicidaires.

À l'issue des discussions, le directeur général de Ramsay Santé et président de la fondation, Pascal Roché, s'est dit frappé par "la différence entre la banalité des pensées suicidaires et la difficulté à repérer" des jeunes en danger. Observant qu'il existait de nombreuses initiatives, dont plusieurs ont été présentées mardi, il a regretté que "beaucoup restent méconnues", avec seulement 20% des jeunes ayant des pensées suicidaires déclarant connaître une association d'aide.

Il a proposé un projet de "plateforme" pour "fédérer ces initiatives, publiques, privées et associatives, les tester, les mettre en réseau et les faire connaître", avec une première étape fixée au début de l'été 2021.

Parmi les différentes initiatives, Monelle Barthélemy, la directrice des opérations de Jam (un chatbot sur le réseau social Messenger), a souligné l'intérêt de ce type de média pour interagir avec les jeunes puisque plus de 5 000 témoignages ont pu être recueillis sur cette thématique du suicide à l'occasion de l'enquête demandée par la fondation.

La vice-présidente de SOS Amitié Paris Ile-de France, Dorothée de Trégomain, a confirmé un intérêt croissant des jeunes pour dialoguer par chat avec 35% des moins de 25 ans qui utilisent cet outil. En outre, la question des idées suicidaires est très présente, dans 46% des échanges, en lien notamment avec le harcèlement et la pression ressentie sur les études et l'avenir.

Elle a rappelé que SOS Amitié permet avant tout de libérer la parole car parfois les jeunes ont des difficultés à formuler leur mal-être, à élaborer une réflexion. "Souvent, par la parole, une présence, sans jugement, on arrive à désamorcer la situation. Mais en cas de passage à l'acte imminent, notre protocole prévoit de passer le relais, si la personne accepte. Nous n'assurons pas de suivi."

Développer des ponts avec l'hôpital

L'hôpital assure notamment cette prise en charge en urgence lorsque la situation à risque suicidaire présente "un très haut niveau de gravité et d'alerte", a confirmé le Dr Sofian Berrouinguet, psychiatre au CHU de Brest. "Mais il est important de voir émerger d'autres approches et développer les ponts entre les différentes initiatives en amont et l'hôpital", notamment à l'occasion de la réforme du secteur de la psychiatrie.

Pointant des "réticences" qui existent, il a considéré que c'était "une opportunité de revoir les systèmes d'accès aux soins en utilisant les outils de communication et le numérique", comme le projet VigilanS initié par le CHU de Lille et porté à présent par le gouvernement. Dans ce cadre, des appels et des courriers sont prévus pour garder le lien après une tentative de suicide.

Au CHU de Brest, c'est un dispositif de veille par SMS qui est évalué dans le cadre du projet SIAM (Suicide Intervention Assisted by Messages) pour réduire le risque de récidive suicidaire, avec à la fois des SMS envoyé au patient après sa sortie de l'hôpital et à son entourage, a cité le Dr Berrouinguet.

A Lille, le Dr Charles-Edouard Notredame a choisi d'investir un lieu prisé des jeunes, les réseaux sociaux, avec le projet Elios (Equipe en ligne d'intervention et d'orientation pour la prévention du suicide). Il s'agit de cliniciens qui interviennent directement sur les réseaux sociaux, en utilisant des solutions technologiques, pour apporter aux jeunes une première réponse, soutenir leur démarche de demande d'aide, les sécuriser lorsque nécessaire et les orienter vers des services de soins conventionnels.

"Il est important aussi d'être sur les réseaux sociaux pour déconstruire l'image négative de la psychiatrie asilaire, pour apporter un contrepoids", notamment à un problème fort comme le cyberharcèlement, mais il faudrait "une impulsion forte" des pouvoirs publics, a-t-il ajouté.

Au CHU de Bordeaux, le Pr Marie Tournier travaille sur des outils pour répondre aux problèmes d'accès aux soins en particulier des étudiants. La cohorte i-Share, menée depuis 2013 sur quelque 21 000 étudiants, a montré que les idées suicidaires sont un problème majeur dans cette population et que le stress est un facteur de risque de suicide.

Les chercheurs bordelais développent un programme de réduction du risque suicidaire en ciblant le stress, à l'aide de techniques de thérapie cognitivo-comportementale, et de séances d'éducation à la santé. Le programme comporte d'abord une vingtaine de vidéos de deux ou trois minutes, disponibles sur un site internet, avec des mises en situation et des messages clés, sous forme d'animation puis l'envoi régulier de SMS, à fréquence décroissante, pendant quatre mois, pour rappeler aux étudiants d'appliquer dans leur vie quotidienne les principes simples qu'ils ont appris lors de la première phase.

A partir de janvier 2021, le programme sera évalué dans un essai interventionnel, en comparaison à un programme "neutre", pour évaluer son impact sur les idées suicidaires, la dépression, l'anxiété, la consommation de substances psychoactives et la qualité de vie, a ajouté le Pr Tournier.

Un projet baptisé Confins a été greffé sur la cohorte i-Share pour évaluer l'impact du premier confinement sur la santé des étudiants, a ajouté son confrère bordelais, le Pr Christophe Tzourio, directeur du centre de recherche sur la santé des populations (Inserm/université de Bordeaux).

Avec l'aide de Kappa Santé, les chercheurs vont suivre régulièrement 3 500 personnes dont 2 000 étudiants pour voir comment vont évoluer les idées suicidaires dans le temps, en particulier avec le deuxième confinement, identifier des profils à risque et proposer des interventions.

"Déjà, lors du premier confinement, 12% des étudiants rapportaient des idées suicidaires uniquement pour la semaine précédant le questionnaire, contre 22% au cours des 12 derniers mois dans i-Share", a pointé le Pr Tzourio. "La crise sanitaire a été un accélérateur ou un révélateur de problèmes existants, l'isolement est très douloureux chez les jeunes… Les chiffres sont affolants et il ne faut pas s'y habituer!", a-t-il lancé.

Des outils pour s'aider soi-même et ses proches

Le chercheur a présenté quelques outils développés avec des internes en médecine dans un objectif d'amélioration des connaissances : une escape room a ainsi été conçue avec le Dr David Labrosse, l'équipe d'i-Share et le service de santé universitaire sur l'identification des cinq symptômes de l'épisode dépressif majeur en moins d'une heure. "Cette situation génératrice d'excitation, d'émotions et d'entraide permet un meilleur ancrage mémoriel des connaissances et le jeu a eu un grand succès auprès des étudiants."

Avec le confinement, le Dr Labrosse et le Dr Alexandra Struk ont créé leur start-up Tricky et élaboré, toujours avec l'équipe d'i-Share, une escape room "digitale", a poursuivi le Pr Tzourio, qui envisage également une étude pour évaluer ce format. "Cette expérience immersive est ensuite débriefée avec un professionnel de la prévention."

Enfin, le chercheur a présenté une mini-série interactive disponible sur YouTube, "Qu'aurais-tu fait à ma place?", qui permet également, sous un autre format, d'améliorer le niveau de connaissance des étudiants sur les pensées suicidaires et la dépression afin de permettre une prise de conscience pour eux-mêmes ou leurs proches.

Dans le même ordre d'idée, Yann Massart, infirmier à l'établissement public de santé mentale (EPSM) de la Sarthe, a lancé la plateforme de prévention du suicide #JeSuisLà pour "expliquer comment agir". "Face à une personne en détresse, il faut commencer par dire qu'on s'intéresse à elle; ensuite, on peut trouver des ressources, sécuriser l'environnement et déstigmatiser la consultation d'un professionnel."

Selon lui, cette approche est importante car "les jeunes se parlent d'abord entre eux, plutôt que franchir le seuil d'un CMP [centre médico-psychologique]. Yann Massart a également soulevé la question de la gratuité des soins pour les jeunes car "les consultations chez le psychologue en ville ont un coût alors que les mutuelles remboursent mieux, par exemple, les consultations chez l'ostéopathe".

L'association Premiers secours en santé mentale propose une action plus large, au-delà des jeunes, "une formation citoyenne de 14 heures pour acquérir des connaissances de base permettant de repérer des signes d'idées suicidaires et d'avoir un plan d'action en tête pour apporter de l'aide", a expliqué sa coordinatrice, Caroline Jeanpierre.

"On outille, on aide à développer des compétences pour porter assistance à soi-même, un membre de la famille, un ami, un collègue, à savoir ce qu'il faut faire et ne pas faire, comme garder ses opinions pour soi, ne pas interrompre un discours, ne pas faire culpabiliser et surtout passer le relais en cas de risque imminent de passage à l'acte car on est en dehors du champ du soin", a-t-elle ajouté.

"C'est une entraide au quotidien. Chez les étudiants en particulier, la solidarité est une notion importante. Il faut les aider à s'organiser", a ajouté Yann Massart.

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