Psychiatrie clinique, biologique et thérapeutique

Un essai clinique français évalue l'antipsychotique chlorpromazine sur le Covid-19

Publié le lundi 11 mai 2020

PARIS, 4 mai 2020 (APMnews) - Le GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences lance un essai clinique pour évaluer l'effet antiviral d'un antipsychotique, la chlorpromazine, sur le coronavirus Sars-CoV-2 et son éventuel bénéfice clinique chez des patients hospitalisés avec une infection Covid-19, a-t-on appris auprès du principal investigateur.

"Le domaine de la maladie mentale pourrait apporter des pistes thérapeutiques innovantes dans la lutte contre le Sars-CoV-2", estiment l'investigateur coordonnateur de l'essai Recovery (repurposing of chlorpromazine in CoVid-19 treatment), le Dr Marion Plaze, chef de service à l'hôpital Sainte-Anne (Paris), et ses collègues dans un article publié mercredi dans L'Encéphale.

Initialement, les équipes de Sainte-Anne ont observé que les patients hospitalisés dans cet établissement psychiatrique étaient "beaucoup moins touchés par des formes symptomatiques" de l'infection à Sars-Cov-2 que les soignants, 4% des malades contre 14% des médecins et infirmiers dans son service, précise le Dr Plaze, lundi à APMnews.

"Et nous avons eu les mêmes retours de collègues en France alors que dans les hôpitaux psychiatriques, nous avons mis en place des unités Covid car nous avions des craintes pour nos patients à cause de leurs comorbidités fréquentes. Nous avons été très surpris et des collègues d'Italie et d'Espagne décrivent les mêmes observations cliniques."

Les chercheurs ont donc supposé que ces patients hospitalisés en psychiatrie étaient "protégés" contre les formes sévères de Covid-19 et suivi la piste des antipsychotiques dont plusieurs étaient déjà connus pour leurs effets antiviraux potentiels.

Avec les Prs Fabrice Chrétien de l'Institut Pasteur et Raphaël Gaillard de l'université Paris Descartes, tous deux rattachés aussi au GHU, ils ont effectué une analyse de la littérature et identifié en particulier trois études d'analyse in vitro qui ont isolé plusieurs psychotropes parmi lesquels la chlorpromazine comme ayant un effet sur deux précédents coronavirus, le Sars-CoV-1 et le Mers-CoV.

"La chlorpromazine est particulièrement intéressante à évaluer en raison de son potentiel d'effet large spectre et de son bon profil de sécurité", poursuit le Dr Plaze. C'est en outre une molécule bien connue car c'est à Sainte-Anne, dès 1952, que les Prs Jean Delay et Pierre Deniker ont expérimenté les premiers neuroleptiques.

Concentrée dans les poumons et la salive

"On connaît bien la biodistribution de la chlorpromazine : elle se concentre dans les poumons et la salive, ce qui présente un intérêt pour l'efficacité thérapeutique et pour la réduction de la contagiosité. Et elle traverse la barrière hémato-encéphalique, contrairement à d'autres molécules actuellement testées dans le Covid-19, et pourrait avoir des effets sur les symptômes neurologiques."

Enfin, utilisée depuis près de 70 ans principalement en psychiatrie, la chlorpromazine est aussi utilisée dans d'autres spécialités, notamment en obstétrique et en cancérologie pour les nausées et vomissements rebelles. Son profil de sécurité est ainsi bien connu, souligne le Dr Plaze. "On peut donc l'utiliser dans des populations fragiles et probablement avec les mêmes posologies que celles utilisées en psychiatrie."

Une étude in vitro a d'abord été réalisée avec l'Institut Pasteur, montrant que la chlorpromazine était aussi active sur le Sars-CoV-2, notamment sur des cellules humaines. "Mais il est toujours délicat de passer du in vitro au in vivo", rappelle le Dr Plaze, précisant qu'aucun essai clinique n'avait été mené sur les infections avec les deux autres coronavirus.

Dans L'Encéphale, les chercheurs observent aussi que chez l'animal, les doses efficaces pour inhiber in vitro la réplication virale des coronavirus Mers-CoV et Sars-CoV-1 étaient non toxiques pour les cellules.

Pour confirmer le potentiel anti-Sars-CoV-2 de la chlorpromazine, le GHU indique dans un communiqué diffusé lundi qu'il promeut deux études.

L'essai clinique Recovery est une étude pilote qui vise à évaluer l'ajout de la chlorpromazine au traitement habituel de référence, de manière randomisée et contrôlée, par rapport à la prise en charge standard seule, auprès de 40 patients hospitalisés pour Covid-19 mais n'ayant pas besoin de soins en réanimation, à la fois sur le site Sainte-Anne, la clinique de l'Alma et l'hôpital Cochin à Paris (AP-HP).

Le critère principal d'évaluation est la sévérité de la maladie dans un délai de 28 jours, selon l'échelle WHO-OSCI d'amélioration clinique de 0 à 8 points. Les patients à l'inclusion devront avoir un score entre 3 et 5 points, selon les renseignements donnés sur le registre américain des essais cliniques ClinicalTrials.

Il ne s'agira pas d'évaluer l'effet de la chlorpromazine sur le Covid-19 chez des patients avec des pathologies psychiatriques en particulier, mais sur le Covid-19 en général, précise le Dr Plaze.

Une étude de séro-épidémiologie

La seconde étude, CLEVER, est une étude séro-épidémiologique, à la fois prospective et rétrospective, menée sur les sites du GHU auprès d'un total de 500 personnes, 250 patients et 250 soignants. Le Dr Anne-Cécile Petit et ses collègues vont "objectiver les observations cliniques" concernant les patients contaminés mais faiblement symptomatiques.

"Elle permettra aussi de vérifier un éventuel signal avec la chlorpromazine ou d'autres traitements. Il y aura également une stratification des données en fonction du tabagisme et de la prise de substituts nicotiniques car le tabagisme est très fréquent en psychiatrie, à la fois chez les patients et les soignants", ajoute le Dr Plaze.

Plusieurs données suggèrent que les fumeurs semblent moins touchés par le Covid-19 que ce qui était attendu, suggérant un effet potentiel de la nicotine. Un essai clinique a été lancé à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) pour vérifier l'éventuel bénéfice clinique de substituts nicotiniques chez des malades, rappelle-t-on.

Les résultats sont attendus courant juin pour CLEVER. Pour Recovery, l'étude doit être achevée en septembre, selon ClinicalTrials. Le registre mentionne aussi une étude égyptienne qui doit débuter en mai auprès de 60 patients, note-t-on.

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APM news

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